OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 La finance islamique fait salon http://owni.fr/2011/12/20/la-finance-islamique-fait-salon/ http://owni.fr/2011/12/20/la-finance-islamique-fait-salon/#comments Tue, 20 Dec 2011 17:17:39 +0000 Pierre Alonso http://owni.fr/?p=91290

Ne pas faire de politique. Rester dans les thématiques religieuses, et économiques. Lynda Ayadi, vice-présidente de l’Union des musulmans de France, avait des projets précis pour le Salon international du monde musulman qui s’est tenu du 17 au 19 décembre au parc des expositions du Bourget.

La directrice du salon avait aussi de l’ambition : réunir l’ensemble des acteurs qui animent la vie des musulmans en France, notamment sur les questions bancaires. Dix stands étaient réservés à des représentants de la finance islamique. Parmi eux, l’Association d’innovation pour le développement économique et immobilier (l’Aidimm).

Finance éthique

Créée en 2005, l’Aidimm, recherchait des alternatives à l’accession à la propriété explique le président, Saer Saïd :

En creusant les alternatives, nous avons d’abord découvert la finance éthique puis la finance islamique. Elle correspond à une structuration différente et elle est calquée sur l’économie réelle.

Le motif est religieux : la notion de riba issue du Coran interdit de rémunérer l’argent. Proscrits, donc, les taux d’intérêt et l’emprunt. La rémunération d’un placement doit correspondre aux dividendes qu’il a effectivement créés, d’où l’inscription revendiquée dans l’économie réelle et son ancrage dans la finance alternative. Pour Robin Martel qui a mené des recherches sur la finance islamique en France à la School of Oriental and African Studies de Londres :

La Grande-Bretagne est bien plus avancée que la France dans le domaine sous l’influence des pays du Golfe et surtout du Pakistan, Les considérations religieuses n’expliquent qu’en partie le développement de la finance islamique ces dernières années. L’objectif est tout autant d’offrir un service aux musulmans vivant en France que d’attirer les capitaux du Golfe.

Une ambition que confirment ses promoteurs en France, notamment Hervé de Charrette, ancien ministre des Affaires étrangères et ancien président de la Chambre de commerce franco-arabe, qui a pris la tête de l’Institut français de finance islamique, créé en 2009. Dans un article publié sur le site de l’association, il écrit :

Du fait de son récent développement international, la finance islamique est généralement victime d’obstacles législatifs et de surcoûts fiscaux. C’est pourquoi de nombreux pays, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne par exemple, ont adapté leur législation pour éliminer ces obstacles et ces surcoûts. L’enjeu pour la France est donc de participer à ce mouvement afin d’être capable d’attirer elle aussi ces investissements pour le développement de notre pays. La France doit donc prendre en marche le train de la finance islamique.

Une sorte de lobby

Longtemps embryonnaire, la finance islamique s’est structurée à partir de 2008 en France, année de la publication d’un rapport d’information du Sénat, suivi d’une réforme de la fiscalité en 2009. Robin Martel distingue deux tendances parmi les acteurs français :

Aidimm correspond à un développement endogène, issu de la société civile, à destination des entrepreneurs et fait par eux. C’est devenu une sorte de lobby. Une autre tendance, autour de l’IFFI notamment, est plus institutionnelle.

Saer Saïd, président de l’Aidimm, confirme ces activités de sensibilisation et de formation. L’Aidimm produit aussi des certifications de compatibilité avec la Charia. En 2009, sept entreprises du CAC 40 étaient Charia compatibles, affirme Saer Saïd sans en révéler les noms : “C’est à leur service de communication qu’il faut demander !” Il ajoute :

Avec la crise, un nombre croissant de gens sont soucieux de savoir où va leur argent. Les musulmans sont des consommateurs. Ils sont inquiets par la crise.

Un succès qui n’était pas démenti pendant les trois jours du salon. Les files d’attentes ne diminuaient pas devant les stands du quartier finance islamique.


Photos par Pete Bakke [ccbyncsa] et Rogiro [ccbyncnd]

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L’UMP dégrade la laïcité http://owni.fr/2011/04/05/ump-degrade-la-laicite/ http://owni.fr/2011/04/05/ump-degrade-la-laicite/#comments Tue, 05 Apr 2011 15:46:43 +0000 Guillaume Dasquié http://owni.fr/?p=55263 Les sorciers de l’UMP électrisent la laïcité. La convention organisée ce mardi par le secrétaire général du parti Jean-François Copé propose 26 nouvelles règles pour redéfinir la notion. Officiellement, l’initiative ne consiste pas à planifier la dissolution de l’islam dans la République. La vieille France d’inspiration catholique n’éprouverait aucune méfiance de principe à l’égard d’une France plus jeune, originaire du Maghreb et influencée par la culture musulmane. Mais en coulisses, les communicants de l’UMP que nous avons interrogés ne cachent pas le véritable enjeu du débat.

Bien sûr en France les prières de rues sont très rares. Mais regardez sur Dailymotion le nombre de clics pour regarder ces mêmes images de prières de rues. La laïcité est incontestablement un problème en France. Et d’ailleurs, chaque jour l’actualité nous le rappelle, à travers les problèmes posés par les horaires de piscine ou les menus halals. C’est ce qui rend cette convention très légitime.

Cette puissante analyse est signée Guillaume Peltier ; un conseiller en communication venu de l’extrême droite et qui gravite dans l’entourage de Jean-François Copé. Autrefois au Front National puis au MPF, Guillaume Peltier assurait les fonctions de porte-parole de Philippe de Villiers lors de la présidentielle de 2007. Avant de se rapprocher de l’UMP. Lors d’un entretien avec OWNI, il a évoqué ses relations de travail et d’amitiés avec Bastien Millot. Ce dernier, ancien proche collaborateur de Jean-François Copé (ex-directeur de cabinet et ex-assistant parlementaire), ne participe plus officiellement, depuis 2009, aux travaux de l’UMP. Il développe une agence de communication basée dans l’Aisne et anime une chronique sur Europe 1. Guillaume Peltier quant à lui gère une agence en communication installée à Tours, Com1 Plus, vendant aux décideurs politiques et aux médias des analyses sur les sentiments des Français (par le biais notamment de son site La lettre de l’opinion).

Aux yeux des dirigeants de l’UMP, des impératifs de communication politique imposent d’inscrire la laïcité dans l’agenda. Avec des arrière-pensées. Le chroniqueur Guy Birenbaum, par ailleurs chercheur en science politique dans une autre vie, et auteur des premiers travaux universitaires sur le Front National, nous confie:

La question de la laïcité telle qu’elle est traitée par l’UMP c’est un faux nez. C’est une manière de dire du mal des Arabes en restant poli. Pour plaire aux électeurs de Marine Le Pen.

Olivier Roy, l’un des meilleurs spécialistes français du monde arabe, offre un fondement théorique à cette appréciation, lors d’un entretien avec la revue Thema, éditée par le CNRS.

S’interroger sur la possibilité de cohabitation entre l’islam et la laïcité en France est une fausse question. C’est la pratique politique et l’histoire qui ont toujours rendu les religions compatibles avec l’organisation politique et sociale des sociétés occidentales (…) En Europe, la question de l’islam est perçue comme culturelle, à travers une langue et une culture d’origine. Alors qu’il s’agit d’une reformulation du religieux en dehors du champ traditionnel, sur des bases modernes.

Dans une interview récemment accordée au Figaro, Jean-François Copé a tenté de désamorcer la polémique sur le bien-fondé de sa convention sur la laïcité. Pour lui, après cette réunion:

Nous en aurons fini avec l’hystérie du débat sur le débat pour aboutir enfin aux vraies réponses.

Or, parmi les 26 propositions formulées par l’UMP, certaines concernent la place de la religion dans la vie professionnelle, en particulier dans le fonctionnement des entreprises privées. Elles suggèrent notamment de rédiger un guide des bonnes pratiques de la liberté religieuse sur le lieu de travail. Tranchant avec des principes républicains fondateurs, comme le fait remarquer Philippe Portier, historien et sociologue de la laïcité en France :

Le débat vise à modifier assez substantiellement la laïcité traditionnelle, celle de 1905, qui était fondée sur un régime de liberté de conscience, permettant à l’opinion religieuse de s’exprimer partout sauf pour les agents du service public. Hier c’était l’État qui était laïque, et non la société. On est en train de transformer ce modèle, en voulant bannir le signe religieux de la voie publique elle-même, ou transformer le statut de l’usager du service public, qu’on entend priver du droit d’exposer pacifiquement ses convictions dans l’enceinte des lieux d’État. Je pense là aux propos du ministre de l’Intérieur, en opposition absolue avec les contenus du régime français de laïcité.

Dans un entretien accordé à OWNI, Philippe Portier se penche sur les tensions et les contradictions qui parcourent la société française sur le sujet. En marge des stratégies politiques du moment.


Retrouvez tous les articles de notre dossier laïcité sur OWNI (Image de Une CC Elsa Secco)

- Le financement dévoilé des mosquées
- “Hier l’État était laïque et non la société”
- Le faux débat

Illustrations CC FlickR: fabbio

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Le faux débat http://owni.fr/2011/04/05/le-faux-debat/ http://owni.fr/2011/04/05/le-faux-debat/#comments Tue, 05 Apr 2011 14:41:11 +0000 Jean-Francois Bayart http://owni.fr/?p=55262 L’islam n’existe pas. Politiquement ou socialement, s’entend. Il n’existe que comme foi et relève alors de la transcendance, qui concerne le rapport du croyant à son Créateur, et non les autorités de l’État. Politiquement, l’on peut faire dire à l’islam, comme à chaque religion, tout et le contraire de tout. Même une notion aussi connotée que celle de djihad revêt des significations différentes, voire antagoniques : elle désigne le combat que le croyant mène en lui-même pour mieux vivre sa foi, aussi bien que la guerre d’Al-Qaida contre l’impérialisme occidental.

Néanmoins, l’extrême droite et la droite françaises banalisent jour après jour cette idée fausse selon laquelle l’islam serait incompatible avec la République, ou lui poserait problème. Contre toute évidence : de par le monde, l’immense majorité des musulmans vivent en République, et l’islam n’a rien à faire avec ce fait puisque ces Républiques sont toutes différentes les unes des autres, comme je l’ai montré dans mon Islam Républicain (Albin Michel, 2010) en comparant la Turquie, l’Iran et le Sénégal.

Aucune prédisposition démocratique ou républicaine

République ne signifie pas forcément démocratie. Mais il n’est point besoin d’être musulman pour le savoir. Les pays chrétiens n’ont-ils pas connu, eux aussi, des régimes républicains autoritaires, par exemple en Europe du Sud ou en Amérique latine ? La République française a-t-elle été toujours démocratique, et pour tout le monde, elle qui a réprimé dans le sang le mouvement ouvrier, n’a reconnu le droit de vote aux femmes qu’après la Turquie, et a colonisé à tour de bras ? Rien ne prédispose l’islam à la démocratie ou à la République. Rien, non plus, n’y préparait le catholicisme, dont l’Église n’est au demeurant pas une institution démocratique.

Dans leur rapport à Dieu, les religions composent avec le monde, et leurs fidèles avec leur temps. Coran ou pas Coran, les musulmans peuvent être sécularisés dans leur comportement personnel et adhérer à la laïcité sur le plan politique, tout comme les jeunes catholiques qui adulaient Jean-Paul II pratiquaient allègrement la contraception. Ils peuvent évidemment aspirer à la démocratie, ainsi que le prouve l’actualité. En leur âme et conscience, les croyants bricolent avec leur dogme, et ne sont pas moins sincères.

À force de compter les burqa, les Français ont laissé passer une statistique intéressante : pendant que leur consommation moyenne d’alcool a diminué de 2005 à 2010, celle du Moyen-Orient a augmenté de 25%, et la région est devenue un marché porteur pour les fabricants.

Un débat inepte et pervers

Sous la conduite de son Président au petit pied, toute à sa trivial pursuit avec le Front national – trivial pursuit dont le nom originel québécois était « Quelques arpents de piège » ! – l’UMP s’entête donc à enfermer la France dans un débat inepte et pervers sur la place de l’islam dans la République, quitte à le rechaper précipitamment en réflexion sur la laïcité, ce qui ne trompe personne. Et cela à un moment où l’islam a été le grand absent des bouleversements que traverse le monde arabe, et Al-Qaida leur grand perdant ! On ne peut être plus anachronique.

Ceux qui veulent parler d’islam n’en savent rien : à tout seigneur tout honneur, le président de la République vient d’en apporter une illustration grotesque en parlant d’écritures en « langue soufique » sur la basilique du Puy-en-Velay (le soufisme n’est pas une langue, mais la voie mystique de l’islam). Et les musulmans ne veulent pas en débattre car ils savent qu’il s’agit de les rendre moins français aux yeux de leurs compatriotes. Déjà Paris avait renoncé à étendre aux trois départements d’Algérie la loi de séparation des Églises et de l’État… dont l’association des ulémas demandait l’application ! Aujourd’hui comme hier, la très universaliste République française assigne des identités particularistes – maintenant musulmane, jadis juive – à ceux de ses citoyens qu’elle veut subordonner ou exclure du corps national.

Piètres fondamentalistes de la laïcité

Comble de la crapulerie politique, les initiateurs de ce psychodrame se réclament de la laïcité. C’est méconnaître l’extraordinaire pragmatisme des auteurs de la loi de 1905, loi évolutive qui a subi de multiples révisions pour rendre possible l’accommodement entre l’Église et l’État, tout en promouvant les principes constitutifs de la République, laquelle, constitutionnellement, n’est devenue « laïque » qu’en 1946. Il ne suffit pas de citer Jaurès pour être aussi intelligent visionnaire que lui. Et les salafistes de la laïcité, qui ont transformé sa « maïeutique » en religion, sont de piètres fondamentalistes.

S’ils daignaient (re)lire le texte dont ils se revendiquent, ils constateraient que son article 27 confère aux autorités municipales, ou préfectorales en cas de désaccord entre ces dernières et les autorités religieuses, le règlement des « cérémonies, processions et autres manifestations extérieures d’un culte ».

La France connaît chaque vendredi, pendant deux heures, une dizaine de « prières de rue », compte quelques centaines voire quelques petits milliers de femmes voilées, enregistre un nombre d’incidents dans les services publics très inférieurs à ce que le gouvernement, le FN et certains médias assènent, mais préfère consacrer son débat public à ces questions picrocholines relevant de réglementations municipales ou préfectorales, plutôt qu’à la montée du chômage et de la précarité, à l’aggravation de la pauvreté, à la dislocation des services publics, à la déshérence des banlieues et des campagnes. Cherchez l’erreur. Et cherchez à qui elle profite.

Article initialement publié sur le blog de Médiapart de Jean-François Bayart sous le titre : La chimère de l’islam

Crédits Photo FlickR CC : khowaga1 / sierragoddess

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La religion laïque http://owni.fr/2011/04/05/%c2%ab-hier-c%e2%80%99etait-l%e2%80%99etat-qui-etait-laique-et-non-la-societe-%c2%bb/ http://owni.fr/2011/04/05/%c2%ab-hier-c%e2%80%99etait-l%e2%80%99etat-qui-etait-laique-et-non-la-societe-%c2%bb/#comments Tue, 05 Apr 2011 12:10:15 +0000 Guillaume Dasquié http://owni.fr/?p=55232

En 2011, les décideurs politiques tripotent la laïcité. Mais depuis longtemps le sujet intéresse aussi des universitaires de haut niveau, sommés de comprendre plutôt que de convaincre des électeurs. En matière de sciences sociales, la star vedette du genre s’appelle Philippe Portier. Professeur à Science-Po Paris, il dirige en outre le Groupe sociétés, religions, laïcités (oui laïcités avec un s), un laboratoire de recherche dépendant du CNRS. Et au sein de l’École pratique des hautes études, rattachée à la Sorbonne, il occupe la chaire Histoire et sociologie des laïcités. Ces derniers jours, alors que les caciques de l’UMP redéfinissaient leur laïcité à eux, nous avons demandé à Philippe Portier de se prononcer.

Le débat sur la laïcité parle-t-il vraiment de la laïcité ?

La laïcité peut se définir comme un mode d’agencement des relations entre l’État et les forces religieuses. Elle articule trois éléments constitutifs : la liberté de conscience (droit de croire et de ne pas croire), l’égalité des confessions et des opinions, l’autonomie réciproque des Églises et de l’État.

En ce sens, le débat actuel porte bien sur les questions relevant de la laïcité. Les problèmes évoqués par le pouvoir, et le parti majoritaire, renvoient bien à cette question de l’aménagement de la relation Églises/État. On évoque par exemple l’occupation de la voie publique par les manifestations religieuses, la place du religieux dans les services publics, l’organisation des cimetières avec la question des carrés musulmans, le respect des obligations alimentaires religieuses dans les restaurants publics.

Deux problèmes étroitement corrélés cependant, qui altèrent considérablement le débat :

D’une part, le débat vise à modifier assez substantiellement la laïcité traditionnelle, celle de 1905, qui était fondée sur un régime de liberté de conscience, permettant à l’opinion religieuse de s’exprimer partout sauf pour les agents du service public. Hier l’État était laïc, et non la société. On est en train de transformer ce modèle, en voulant bannir le signe religieux de la voie publique elle-même, ou transformer le statut de l’usager du service public, qu’on entend priver du droit d’exposer pacifiquement ses convictions dans l’enceinte des lieux d’État. Je pense là aux propos du ministre de l’Intérieur, en opposition absolue avec les contenus du régime français de laïcité.

D’autre part, le débat se trouve sous l’attraction du Front national. Votre question suppose qu’il est des arrière-pensées dans le débat actuel. C’est incontestablement le cas. Il s’agit, c’est une banalité que de le rappeler, de faire pièce au parti de Marine Le Pen en agitant le spectre d’un islam non maîtrisable. Il reste que la question de l’intégration, même agitée par les divers populismes, est une question européenne.

À en croire certains, il y aurait pourtant un problème sur la laïcité en France. Donc : simple artefact ou dysfonctionnement plus profond ?

La question de la laïcité est très disputée. On peut repérer trois tendances. L’une ne voit pas de problème dans la pérennité du modèle mis en place en 1905. Son analyse repose sur l’idée qu’il faut faire une distinction entre la sphère de la puissance publique et la sphère de la société civile. Une seconde estime que l’on ne va pas assez loin dans la laïcité de reconnaissance et milite pour des accommodements raisonnables. Une troisième considère que face à la montée de comportements « incontrôlables », où l’on voit le spectre d’un islam radical, il faut étendre les interdits jusque dans la société civile. Pour les deux derniers courants, il y a un dysfonctionnement qui appelle en effet des rectifications au moins réglementaires.

La population française est-elle homogène quand elle pense la notion de laïcité ?

La réponse doit être nuancée. Les enquêtes sur la laïcité manifestent globalement une conception de la laïcité « ouverte » : la laïcité ne doit pas s’analyser pour la majorité des Français comme un régime de relégation du religieux. La tendance du petit père Combes n’a plus le vent en poupe. La laïcité s’identifie à un régime de respect du pluralisme.

Pour autant, la population manifeste des inquiétudes devant un religieux « incontrôlé », venant remettre en cause l’identité politique (droits de l’homme) et l’identité culturelle (habitudes traditionnelles) du pays. Ce qui explique son adhésion à la loi sur la burqa ou sa réticence devant la construction de minarets. Le sondage de janvier dernier dans Le Monde où plus de 40 % de la population interrogée rappelait que la population musulmane était mal intégrée relevait de ce tropisme.

Quel phénomène, ou quel fait social, constituerait à vos yeux une vraie menace pour la laïcité ?

Votre question suppose une définition préalable de la laïcité. Si on la définit comme un régime articulant la liberté (égalitaire) de conscience et la neutralité de l’État, deux types de comportement me semblent lui porter atteinte.
D’une part, le républicanisme ultra-laïciste qui confond neutralité de l’État et neutralité de la société. Les récents propos du ministre de l’Intérieur vont dans ce sens.

D’autre part, le communautarisme fermé qui entend faire prévaloir la loi religieuse sur la loi de l’État en remettant en cause le principe constitutionnel selon lequel tout être doit être considéré comme une « personne libre et égale ».

Image Flickr PaternitéPas d'utilisation commerciale Abby Cadaver

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Instaurer un débat critique à l’intérieur de l’islam http://owni.fr/2011/03/25/instaurer-un-debat-critique-a-linterieur-de-lislam/ http://owni.fr/2011/03/25/instaurer-un-debat-critique-a-linterieur-de-lislam/#comments Fri, 25 Mar 2011 11:24:18 +0000 Ousmane Ndiaye http://owni.fr/?p=53353 Vous avez rejoint le premier Appel « L’islam bafoué par les terroristes » puis le deuxième « Musulmans citoyens pour les droits des femmes ». Pourquoi ?

Tout d’abord, ce sont des positions que je défends depuis des années. En 1997, lors des attentats du Caire, j’avais affirmé publiquement que le terrorisme trahissait les principes de l’islam. Et votre premier Appel contre la violence et le terrorisme le réaffirmait. Idem pour le second. J’écris depuis 25 ans, année après année, livre après livre, qu’il faut, dans le monde musulman mais pas seulement, de sérieuses réformes concernant le statut des femmes pour aller vers l’autonomie et la fin des discriminations inacceptables.

Cet Appel doit être entendu. Contrairement à ce qu’on laisse entendre, il n’est pas seulement représentatif de ceux qui le signent, mais d’une grande majorité silencieuse de musulmans. Ce texte leur donne une voix, une présence. C’est fondamental.

Des musulmans ont refusé de signer. Argument souvent évoqué : cette démarche donne l’impression de se justifier…

Je comprends la logique de l’argument, mais j’en conteste la substance. Ne pas vouloir exposer sa pensée clairement, par la crainte de verser dans la justification, revient encore et toujours à se positionner par rapport à la perception de l’autre.

Ces deux Appels signifient qu’aujourd’hui, des musulmans, sujets de leur histoire, construisent leur propre discours et le rendent audible.

Les musulmans doivent se positionner à travers un discours affirmatif, déterminé et clair.

Il ne faut plus systématiquement se demander si cette démarche sera perçue comme de la justification vis à vis d’autrui, ou comme l’expression d’un malaise. Nous ne répondons à personne, mais sommes entrain d’affirmer des principes que nous considérons comme inaliénables.

Nos Appels défendent le fait de passer d’un statut d’objets à celui d’acteur…

Il faut cesser d’être les objets de la perception d’autrui pour devenir les sujets de sa propre histoire : des acteurs de la société qui contribuent à un meilleur avenir. Il faut s’engager dans tous les débats en évitant la position de victime et, surtout, ne jamais se positionner en tant que minoritaire, mais en tant que citoyen. Par exemple, l’Appel sur la question des femmes, tout en étant porté par des voix de citoyens musulmans, expose des valeurs qui doivent être mieux respectées par toute la société.

Vous avez plaidé, dans un essai, pour un féminisme musulman. Pourquoi pas un féminisme classique, également porté par des musulmanes ?

Ces deux positions ne sont pas exclusives, et donc pas opposées. Dans mon livre, les musulmans d’Occident et l’avenir de l’islam, j’aborde l’émergence d’un féminisme musulman.

Les luttes féministes, comme sociales, ont toujours une origine, un référent culturel (ou religieux). Elles viennent d’une société donnée.

C’est pourquoi j’appelle à l’émergence de voix féminines qui, à l’intérieur de l’islam, parcourent le chemin de la tradition pour en contester certaines lectures et produire un féminisme musulman.

Sans pour autant être isolé, particulier, ou distinct des revendications du féminisme de tradition occidentale… Il y a des domaines où l’on se retrouve complètement.

Les questions portées par votre Appel, comme l’accès à l’emploi, l’autonomie dans le mariage ou l’égalité salariale ne sont pas des combats islamico-islamiques. Les revendications peuvent provenir d’une pensée développée à partir d’une autre tradition, et se retrouver dans la lutte plus globale pour l’émancipation. Il faut agir contre les discriminations et les asservissements à partir, aussi, de ses référents d’appartenance.

Les femmes ont souvent été les perdantes des révolutions du point de vue de l’évolution de leurs droits. Dans l’issue des révolutions populaires arabes, comment voyez-vous cette question ?

D’abord, il faut dire qu’aussi bien en Tunisie, en Égypte, à Bahreïn, ou encore au Yémen, les femmes sont dans ces processus de révolutions populaires. Elles les portent. Il faut saluer et encourager cette position. Maintenant, comme dans toute révolution, des espérances et des risques demeurent. Notamment, celui de se retrouver face à un repli conservateur où les droits des femmes reculeraient.

Il faut se rendre compte que, non seulement, ces révolutions ne sont pas gagnées d’un point de vue global, mais qu’il faut être vigilant et accompagner les processus d’autonomisation des femmes.

La situation actuelle dans ces pays est le miroir révélateur d’un discours occidental sur le monde arabe : soit les islamistes, soit les dictateurs.

Et tout à coup, des hommes et des femmes descendent dans la rue, se battent pour des valeurs que l’on défend et chérit, ici. Un autre type de discours émerge, pour se rassurer, affirmant que « ces mobilisations n’ont rien avoir avec l’islam ». Mais attendez, ces femmes et hommes, sont majoritairement musulmans ! Quand ils demandent la liberté, ils ne le font pas contre l’islam. Au contraire, ils nomment certaines valeurs de leur propre compréhension de l’islam.

Regardons aussi ces révolutions comme l’expression de citoyens qui, sans renier leur appartenance majoritairement musulmane, demandent, au fond, les mêmes principes que beaucoup d’autres.

Marine Le Pen a décidé de placer le « danger musulman » au cœur de la propagande du Front National. Une stratégie qui semble efficace. Comment l’expliquez-vous ?

Par les mêmes raisons qui, dans les autres pays européens, voient l’émergence de tendances populistes : l’échec ou l’absence d’une vision sociale. En France, le manque de projet social de la gauche, l’échec du Président actuel, et l’absence de vraies réponses après les émeutes de banlieues, ont mis au centre du débat les slogans populistes. Un débat sur l’identité nationale, puis sur l’islam. On s’aperçoit qu’on a utilisé le mauvais mot, donc, on le nomme « débat sur la laïcité ». Le parti au pouvoir a accepté de normaliser les thèses populistes établies selon quatre caractéristiques :

  • La première, des réponses simplistes à des questions complexes.
  • La deuxième, un mode binaire de la pensée. Il y a « nous » et « eux ». Dans « nous », les Français de « souche » et dans « eux », les « pas encore vraiment Français ».
  • La troisième, que j’appelle la politique émotionnelle, entretient la peur pour gagner des voix électorales, faute de politiques sociales.
  • Et la quatrième, le discours victimaire, avec deux axes. La rengaine de Marine Le Pen : « personne ne nous aime dans la classe politique, nous sommes attaqués de toutes parts ». Et « les Français sont victimes de ces immigrants qui viennent nous coloniser ».

Ces quatre caractéristiques sont entrées au centre du débat. Ainsi, elles ont été normalisées. C’est la conséquence de la pauvreté, de l’indigence du débat politique français. Dans l’histoire récente de l’Europe, ce n’est pas une première. En Suisse, l’UDC mène la danse à coup de slogans xénophobes. Très proche de Marine Le Pen, il est devenu le premier parti du pays, avec des scores autour de 29%. En France, les sondages donnent aujourd’hui le FN à 23%.

Face à cette montée de l’extrême droite, le Président Sarkozy donne la pire réponse : il critique le FN, tout en produisant exactement le même discours. En fait, Marine Le Pen a raison quand elle dit « continuez comme ça, je vais faire 27% ». La classe politique n’a pas de propositions valables pour contrer le Front National.

Donc de vraies problématiques existent mais demeurent très peu traités ?

Nul ne peut nier que certaines des questions posées sont réelles. C’est la manière qui est en cause. Par exemple, les prières dans la rue, le vendredi, sont un problème. Il faudrait s’interroger sur la situation et la place des lieux de cultes autonomes et indépendants en France, au lieu de transformer la problématique en peur de type « les musulmans nous envahissent ».

La force des populistes, c’est de prendre des anecdotes vraies, des situations potentiellement existantes, et de construire dessus un discours de la peur, à la fois simpliste et mobilisateur.

L’islamophobie n’est plus l’apanage originel de la droite. Certaines franges de la gauche dérivent et s’y retrouvent en exaltant quelques-uns de leurs grands combats. Par exemple, comment passe-t-on d’une défense de la laïcité à Riposte Laïque ?

C’est le même mécanisme que l’extrême droite. On part de questions réelles que l’on transforme en idéologie émotionnelle, permettant de stigmatiser une population. Riposte Laïque est un regroupement de dogmatiques. Leur vision du pluralisme est unique. Pour eux, la seule façon d’être dans la diversité, c’est de l’être à leur façon. D’où la stigmatisation et le racisme institutionnel.

L’instrumentalisation et le harcèlement politico-médiatique poussent les musulmans à s’afficher comme un bloc commun. Jusqu’à être dans des solidarités absurdes. L’immense majorité des musulmans rejettent le voile intégral, mais font tout de même bloc.

C’est aussi une stratégie ! Quand vous avez en face de vous des populistes qui, régulièrement, utilisent des signes et des symboles pour vous stigmatiser, cela aboutit à un front commun de résistance. Finalement, toutes vos capacités à participer et gérer le débat sont noyées dans la nécessité première de s’opposer à l’attaque. Donc, on s’unifie « contre », en oubliant la diversité et la richesse qu’il y a « entre ».

C’est un réflexe naturel de défense mais qu’il faudrait éviter. Nous ne pouvons en rester à un discours « contre ». Il ne faut pas une union réactionnelle, mais instaurer un débat critique, interne et constructif, malgré l’atmosphère générale qui pousse à se refermer. Nous devons gérer la diversité à l’intérieur de l’islam pour construire quelque chose de positif.

Comment déconstruire le cliché du « musulman modéré » qui accrédite implicitement la thèse des fondamentalistes en laissant entendre que l’islam est un extrémisme ?

Dans un article publié aux États-Unis, « Bons musulmans, mauvais musulmans » [en], je démontre finalement que le « modéré » est une figure socialement et politiquement construite. Le musulman « modéré» convient à celui qui le désigne. A la limite, c’est celui qui n’a pas d’opinion politique. Cette construction signifie que l’islam, intrinsèquement, mènerait à la radicalité et au soutien à la violence. Pour cette raison, il est important que les musulmans se réapproprient la façon dont ils sont présentés. C’est à eux, finalement, que revient cette responsabilité.

Au fond, le réformisme est le courant dominant qui traverse cette religion. Maintenant, aux musulmans d’utiliser le bon vocabulaire et de déterminer les définitions. Quand vous êtes sujets de votre histoire, vous êtes sujets de votre discours. Il appartient aux intellectuels et leaders d’opinions musulmans de produire un autre discours. Ces dernières années, nous évoluons dans ce sens.

Est-ce que l’émergence d’un islam d’Occident serait un antidote au fondamentalisme?

Il n’y a qu’un seul islam du point de vue des principes fondateurs. Tout le monde est d’accord. En même temps, je dis qu’un islam occidental existe, du fait de l’adaptation culturelle. Comme il y a un islam américain qui, tout en conservant des principes de pratiques universelles, s’est acculturé à la société américaine.

L’universalité de l’islam tient justement de cette capacité à maintenir des principes communs dans des cultures diversifiées. Aujourd’hui, avec ces évolutions, la question est de savoir comment résister à des lectures littéralistes et aux enfermements.

Votre réponse?

Le meilleur moyen, c’est de rester fidèle à une tradition en l’adaptant à sa culture et sa société. Sans aucun complexe. Le bien-être passe par la culture. La fidélité et le bien-être sont les meilleures armes contre la radicalisation. Une compréhension réduite de la fidélité et un malaise dans sa culture emmènent vers un islam de l’opposition.

Il faut savoir éduquer les hommes et les femmes à être fidèles aux principes, bien dans leur culture et sereins dans leur être et leur environnement. Le sentiment d’appartenance à sa société est une dimension fondamentale pour participer à son évolution. C’est que j’appelle le passage à la post-intégration. C’est l’ère de la contribution.

Sous le vocable d’islamisme, on range le terrorisme comme l’islam politique. Comment expliquez-vous cet amalgame ?

L’islam politique présenté comme un tout monolithique est une aberration. Cela n’existe que dans le fantasme de certains intellectuels. Quand vous avez à la tête de l’État saoudien des gens qui disent « en islam il n’y a pas d’élections et pas de démocratie », c’est une position idéologique. Mais nos États n’ont aucune scrupule, ni aucune crainte à discuter avec cet islam politique saoudien. En fait, celui que l’on n’aime pas, c’est l’islam politique qui nous résiste : nos États les mettent donc tous dans un même paquet. Or, une vraie diversité existe. Cette simplification est révélatrice d’un discours très inculte en Occident ; même si le manque de clarté des courants islamistes alimente cette confusion.

Le péril islamiste post révolution arabe est-il une réalité ou une projection des peurs d’ici ?

Effectivement, il y a beaucoup de fantasmes, mais aussi une façon d’éviter d’affronter ses contradictions. Parce que, pendant trente ans, on a soutenu des dictatures immondes. Dans cette crainte, il y a aussi le refus de voir dans les peuples arabes la capacité d’aller vers la démocratie.

Et je remarque que toutes ces révolutions se sont faites sans que ces peuples ne produisent de discours anti-européen ou anti-américain…

Article initialement publié sur Respect Mag sous le titre : Tarik Ramadan “Résister à tous les enfermements”

Crédit Photo FlickR CC : anw.fr / Phil Beard /srizki

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http://owni.fr/2011/03/25/instaurer-un-debat-critique-a-linterieur-de-lislam/feed/ 11
Femmes et Révolutions http://owni.fr/2011/03/10/femmes-et-revolutions/ http://owni.fr/2011/03/10/femmes-et-revolutions/#comments Thu, 10 Mar 2011 12:26:37 +0000 Guillaume Mazeau http://owni.fr/?p=46872 Ndlr: Billet publié sur owni le 17 février 2011. Rendez-vous le 22 mars pour la Nuit-Sujet Owni/Radio Nova sur le thème “Dégage” autour de la mise en réseau du monde et de son impact politique global.

Basta Berlusconi !

Dimanche 13 février, des milliers d’Italiennes sont descendues dans la rue contre leur Premier ministre, dont l’interminable « saga priapique » renvoie une image virile du pouvoir et réduit les femmes à des objets sexuels.

Cette manifestation remet en cause les idées reçues sur la place des femmes dans la société européenne, mais pas seulement. S’inspirant des « Ben Ali, dégage ! » et des « Mubarak, dégage ! », criés depuis plusieurs semaines par les femmes tunisiennes et égyptiennes, les Italiennes démontrent que depuis quelques semaines, les modèles politiques et sociaux ne circulent plus dans le même sens par-delà les rives de la Méditerranée.
Les mouvements qui secouent la Tunisie, l’Egypte, l’Algérie mais aussi la Jordanie et le Yémen incitent à revoir les clichés occidentaux sur la sujétion des femmes dans les pays arabes.

Remise en cause de la domination masculine

Dans l’histoire, les crises, en particulier les guerres et les révolutions, ont souvent engendré une remise en cause de la domination masculine. La vague révolutionnaire qui secoua l’Atlantique il y a deux cents ans fut en grande partie animée par des femmes souvent privées de tout droit. Elles y gagnèrent un peu, espérèrent beaucoup mais virent la parenthèse se refermer après les premiers moments d’enthousiasme. Pour les femmes, les révolutions américaine et française du 18e siècle se finirent en queue de poisson.

Aux Etats-Unis, aucune des nouvelles constitutions d’Etat ne leur accorda le droit de vote, sauf au New Jersey… jusqu’en 1807.
En France, on voulut terminer la révolution en imposant une nouvelle barrière des sexes : après thermidor an II (juillet 1794), le citoyen modèle sur lequel on entendit reconstruire la société était le père de famille et le bon mari. Depuis quelques jours, certaines Egyptiennes paient le prix fort pour s’être, pendant quelques jours, émancipées des conventions sociales.

Certaines formes de mobilisation féminine du “printemps arabe” semblent révéler des invariants intemporels. Comme les Françaises des journées d’Octobre 1789, une partie des femmes du Maghreb se sont mobilisées contre le prix du pain. Comme les patriotes américaines qui rejoignaient les campements de l’armée révolutionnaire pendant la Guerre d’Indépendance entre 1775 et 1783, certaines Cairotes se sont employées à soigner les blessés de la place Tahrir.
Aux yeux des hommes, ces actions sont rassurantes : les femmes de tout temps et de tout pays sont ainsi réduites à des vertus nourricières et curatives, associées à l’ « éternelle » fonction maternelle.

De ce point de vue, ce qui se trame en Tunisie ou en Egypte est radicalement différent. Celles qui prennent la parole à Tunis, Le Caire, Suez ou Alexandrie, vivent certes sous le joug de la domination masculine. Mais elles ne sont pas les femmes du 18e siècle, qui étaient totalement privées de droits. N’en déplaise aux visions occidentales, les Tunisiennes et Egyptiennes ont vu leur statut lentement s’améliorer depuis les années 1920, en partie depuis les mobilisations féminines de la « première révolution » égyptienne de 1919.

Plus alphabétisées que les femmes du Siècle des Lumières, diplômées, plus politisées mais aussi plus intégrées à la société civile, beaucoup de maghrébines, encadrées par des associations comme l’Association des Femmes Démocrates en Tunisie ou inspirées par des avant-gardes comme Nawal El Saadawi en Egypte, ne défendent pas seulement leurs acquis. Elles revendiquent aussi le droit de participer à la vie civique et au débat politique.

Femmes et Islamisme

Faut-il voir en elles les chevaux de Troie de l’islamisme ? Le point de vue laïc et très franco-français aide aussi peu à comprendre le passé que le présent. Certes, des Vendéennes catholiques de la fin du 18e siècle aux manifestantes voilées de la place Tahrir, certaines femmes, très impliquées dans la religion et donc dans la vie sociale, se mobilisent parfois au nom de leur foi.
Pourtant, cela ne veut évidemment pas dire qu’elles ne défendent aucune opinion politique et qu’elles sont systématiquement manipulées par les « fous de Dieu ».

Comme l’indique le politologue Olivier Roy , l’évolution de la place des femmes au sein de la « société  post-islamiste » ne se réduit évidemment pas à un combat entre laïcité et intégrisme.
Si des milliers de Tunisiennes redoutent que leurs droits soient remis en cause par le retour du leader islamiste Ghannouchi, nombre d’entre elles entendent aussi pouvoir exprimer leur liberté de conscience sans subir le regard des autres lorsqu’elles portent le voile.

Jeunes ou âgées, qu’elles défilent en tête nue ou en hijab, les « Femmes du Caire », dont Yousry Nasrallah décrivait en 2010 les désirs d’émancipation dans un film engagé,ne peuvent donc être observées avec les clichés historiques ou sociaux que les experts occidentaux ont tendance à leur appliquer. C’est ce qui donne à leur mobilisation toute sa modernité.

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Publié initialement sur le blog Les lumières du siècle sous le titre : Femmes du Caire
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Crédits photos via Flickr [cc-by-nc-sa] 3arabawy, enseignantes et jeune femme sur Tahrir Square

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http://owni.fr/2011/03/10/femmes-et-revolutions/feed/ 13
Féministe et islamique http://owni.fr/2011/03/08/feministe-et-islamique/ http://owni.fr/2011/03/08/feministe-et-islamique/#comments Tue, 08 Mar 2011 00:44:38 +0000 Pierre Alonso http://owni.fr/?p=50184 Féminisme islamique, un oxymore ? Une contradiction dans les termes ? C’est en tout cas ce que répètent ses détracteurs, laïques et religieux. Vingt ans après son apparition, plusieurs succès ont été enregistrés. En 2002, les femmes de Bahreïn obtiennent le droit de vote. En 2005, ce sont les femmes du Koweït qui peuvent désormais se rendre aux urnes. La campagne “Un million de signature” [en] est lancée en 2006 en Iran pour mettre fin aux discriminations légales dont les citoyennes iraniennes sont victimes.

Le féminisme islamique, c’est avant tout un discours né en occident associé à des appartenances religieuses et culturelles non-occidentales. Cette dualité est perceptible jusque dans l’identité des fondateurs, des fondatrices en l’occurrence. Le mouvement apparaît simultanément au Moyen-Orient et dans les universités d’Europe et des États-Unis au début des années 1990.

Égalité des genres

Côté occidental, le féminisme islamique est d’abord porté par l’universitaire américaine convertie à l’islam Amina Wadud. Son ouvrage fondateur, paru en 1992, Qur’an and Woman: rereading the Sacred Text from a Woman’s Perspective, pose les bases théoriques d’une nouvelle interprétation du féminisme. Selon Wadud, l’égalité des genres est au coeur de l’islam.

Côté Moyen-Orient, le magazine iranien Zanan est lancé par Shahla Sherkat. Le récit qu’elle fait de ses débuts est éloquent. Pour avoir soutenu “une ligne [éditoriale] moderniste, occidentaliste et féministe”, elle est remerciée en juin 1991 d’une précédente parution consacrée aux femmes. Désemparée, elle hésite à lancer une nouvelle publication. Alors, elle “L’a consulté [le Coran]”. Et y a trouvé une réponse, positive. Zanan paraîtra donc, tous les mois de 1992 à 2008. Son ambition ? Réhabiliter le terme féminisme. Avant, il “avait un sens péjoratif en Iran” et Zanan entend “donner à ce concept son sens réel et d’en présenter les diverses tendances”.

En se fondant sur l’étude des textes religieux, le féminisme islamique refuse les interprétations sexistes de l’islam. Ses théoriciennes procèdent à une relecture du Coran en mettant en avant les droits accordés aux femmes. Dès la fin des années 1970, une sociologue marocaine, Fatima Mernissi, remettait en cause la validité des propos misogynes attribués au prophète Mohammed contenus dans les hadiths, le recueil des paroles et faits du prophète rapportés par ses compagnons.

Chez Wadud, le précepte religieux, central, “d’égalité absolue en tous les êtres humains” invalide les interprétations patriarcales qui sont faites. Pour d’autres auteures, les hommes et les femmes ne sont pas strictement égaux, mais ont des rôles distincts complémentaires et égaux en valeur ; la théoricienne saoudienne Nora Khaled al-Saad [en] parle d’une “égalité islamique”.

Au-delà des relations hommes-femmes, le féminisme islamique touche à d’autres domaines de la vie sociale et politique. “Les féminismes islamiques luttent contre toutes les formes de domination, qu’elles soient raciales, économiques ou patriarcales” explique Lucia Direnberger, doctorante en sociologie politique à l’université Paris VII sur le genre et la participation politique en Iran et au Tadjikistan. Contrairement aux féminismes chrétien et judaïque, le féminisme islamique a produit “un projet de société : au-delà du débat théologique, les féministes islamiques se sont emparées des questions juridiques, sociales et politiques” poursuit Lucia Direnberger.

Une histoire d’un siècle

Le féminisme islamique n’est pas apparu spontanément au début des années 1990. Dès le début du XXe siècle, le féminisme a eu des échos au Moyen-Orient. Mais les interprétations étaient alors majoritairement laïques, et venaient du sommet de l’État. L’exemple le plus frappant est celui d’Atatürk, en Turquie. Dans son ambition de modernisation, synonyme d’européanisation, il a promu un féminisme laïque, imposé par le haut.

À la même période, les puissances coloniales promeuvent un féminisme européen dans leurs protectorats, en Égypte ou au Liban. L’historienne égyptienne Leila Ahmed [en] parle de “féminisme colonial” à propos de cette première vague féministe dans les pays du Moyen-Orient. En réaction surgit un deuxième mouvement dans les années 1960-1980. Liés aux mouvements anti-coloniaux et islamistes, la deuxième vague dénonce le féminisme importé de l’Occident de la première vague.

C’est dans ces années que l’accès à l’éducation se généralise pour les femmes. Et contribue à l’émergence d’une troisième vague dans les années 1990. Ces femmes, éduquées, issues des classes moyennes, travaillent, tout comme leur mari. Elles importent le discours féministe à l’intérieur de la sphère familiale, une nouveauté par rapport aux mouvements antérieurs. Les jeunes femmes immigrées sont ballotées entre les traditions musulmanes et les aspirations égalitaires de leur pays d’accueil. Le féminisme islamique de la troisième vague nait de cet échange entre l’Occident et les pays d’origine.

Le discours est suivi d’actes. La troisième vague “fait le lien entre le niveau institutionnel, universitaire et la pratique politique” précise Lucia Direnberger. En Iran, les féministes islamiques font parti des mouvements réformateurs et militent pour une démocratisation du régime. Elles rencontrent une répression féroce, à la hauteur des espoirs qu’elles ont semés.

Pour en savoir plus :

  • Critique Internationale, n°46, janvier-mars 2010
  • Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée, n°128, décembre 2010
  • Zanân, le journal de l’autre Iran, Shala Sherkat, CNRS Éditions, 2009

Crédits Photo FlickR CC Please! Don’t smile. // Wikimedia Commons

Image de Une par Marion Kotlarski pour Owni

Retrouvez l’intégralité de notre dossier sur la Journée de la Femme.

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http://owni.fr/2011/03/08/feministe-et-islamique/feed/ 3
Frères musulmans: ces questions qui agitent l’Occident http://owni.fr/2011/02/17/freres-musulmans-ces-questions-qui-agitent-loccident/ http://owni.fr/2011/02/17/freres-musulmans-ces-questions-qui-agitent-loccident/#comments Thu, 17 Feb 2011 15:39:31 +0000 Pierre Alonso & Stanislas Jourdan http://owni.fr/?p=47107 Depuis le début des manifestations qui ont abouti au départ d’Hosni Moubarak, l’attention des médias occidentaux s’est portée sur les Frères musulmans (jamiat al-Ikhwan al-muslimin). Aujourd’hui plus que jamais, des inquiétudes se font entendre quant à un éventuel « danger islamiste » en Égypte.

La rédaction d’OWNI s’est penchée sur la question afin de mieux comprendre ce mouvement protéiforme en répondant à six questions:

Les Frères musulmans sont-ils diabolisés par les médias occidentaux?

Le 1er février dernier, Fox News mettait en lumière les liens entre plusieurs membres des Frères musulmans et Al Qaida afin de justifier l’appellation de “parrain d’Al Qaida” pour désigner la confrérie.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Ces allégations sont trompeuses. En effet, s’il est certain que des figures importantes des Frères musulmans telles que Ayman Al-Zawahiri se sont tournées vers Al Qaida, elles n’en approuvent pas pour autant les positions de la confrérie et n’en sont d’ailleurs souvent plus membres.

On trouve également un certain nombre d’erreurs factuelles dans les médias français. Dans un reportage de Arte titré “Les Frères musulmans en embuscade”, on nous apprend par exemple que les Frères musulmans auraient 88 députés, en omettant totalement de mentionner la déroute des dernières élections législatives. Rue89, de son coté, présente la confrérie comme une organisation violente dès l’origine, ce qui est historiquement faux.

Dans un autre registre, l’émission Mots croisés du 7 février est un exemple frappant de la manière dont les médias français tendent à exagérer les craintes vis à vis de la “menace islamiste” en Égypte. Dans cette émission peu réputée pour son populisme, l’animateur Yves Calvi aura pourtant réussi à diffuser une bonne dose d’inquiétudes par ses (très) insistantes questions sur la menace que constituerait les Frères musulmans. Cette obsession est d’ailleurs tellement flagrante que Arrêt Sur Images a pris la peine d’en faire une compilation vidéo qui vaut bien le détour – et nous évitera de longs discours :

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Les prises de position d’un certain nombre d’intellectuels médiatiques français  à l’égard de la révolution égyptienne peuvent également paraitre surprenantes. Dans une tribune virulente, le géopolitologue français Pascal Boniface dénonce successivement Alexandre Adler, Bernard Henri Levy et Alain Finkielkraut:

Curieusement nos trois vedettes médiatiques  s’inquiètent fortement de l’arrivée au pouvoir d’un mouvement intégriste religieux n’ont jamais rien dit contre le fait qu’en Israël un parti de cette nature soit membre depuis longtemps de la coalition gouvernementale. Le parti Shass un parti extrémiste religieux (et raciste) est au pouvoir en Israël avec un autre parti d’extrême droite celui-ci laïc et tout aussi raciste, Israel Beiteinu. (…) Les masques tombent. Nos trois intellectuels dénoncent un éventuel extrémisme en Egypte mais soutiennent celui au pouvoir en Israël.

Lorsque l’on s’intéresse d’un peu plus près au mouvement des Frères musulmans, on a l’impression d’un décalage entre l’image reflétée par les médias et la réalité des discours et de l’histoire du mouvement. Plutôt qu’une organisation extrémiste – à la limite du terrorisme – à laquelle on pensait naïvement avoir à faire au premier abord, on découvre petit à petit l’histoire beaucoup plus contrastée du mouvement. Ce sentiment se confirme d’ailleurs en discutant avec des égyptiens (lire sur OWNI le témoignage d’une française au Caire sur le sujet).

D’où viennent les Frères musulmans?

Le mouvement des Frères musulmans apparaît en 1928 dans Égypte coloniale. Son fondateur, Hassan Al-Banna entend symboliser une modernité islamique, mélange de références coraniques et de discours anti-coloniaux qui concurrencerait les idéologies européennes. L’idéal de justice sociale se mêle au ressentiment envers les Anglais qui confine parfois à la xénophobie. Une idée maintient le jeune groupe, alors très disparate : la société égyptienne s’est pervertie dans l’occidentalisation, il faut la ramener sur le droit chemin, islamique.

En lutte, parfois violente, contre le régime, les Frères musulmans sont réprimés. Al-Banna ne survit pas au mouvement qu’il a créé. Il est assassiné en 1949, soit trois ans avant la chute de la monarchie. Allié au leader nationaliste Gamal Abdel Nasser, les Frères musulmans participent à l’abdication du roi Farouk en 1952 et à l’établissement d’une république. Mais leur participation au nouveau régime est courte. L’entente de circonstance ne résiste pas aux dissensions fondamentales entre le projet nationaliste nassérien et le projet islamiste des Ikhwan (“frères” en arabe). La tentative d’assassinat de Nasser, attribuée à la Confrérie, signe la fin, brutale, de l’alliance. En 1954, le mouvement est dissous et interdit. Les membres qui ne sont pas arrêtés choisissent l’exil.

Qutb l’idéologue

C’est à partir de là que Sayyid Qutb, deuxième et sulfureux idéologue du mouvement, gagne en audience. Plus radical qu’Al-Banna, il prône une rupture complète avec le système politique en place. Al-Qaida se réclame d’ailleurs aujourd’hui des idées de Qutb, quitte à en modifier le contenu, alors que du coté des Frères musulmans, il ne fait pas l’unanimité. Le débat se poursuit même après son exécution par le pouvoir nassérien en 1966.

Sous Anouar El Sadate, président à partir de 1970, le mouvement connait une nouvelle scission. Auteur des accords de paix avec Israël en 1979, Sadate est assassiné par un membre d’un groupe dissident des Frères musulmans, al Jihad. Moubarak réprime fortement les branches les plus radicales. Le noyau dur de la confrérie se restructure, mais elle reste formellement interdite.

En 2005, lors des élections législatives, les candidats des Frères musulmans, officiellement indépendants, remportent 88 sièges sur 454 au Parlement. Leçon retenue par feu le pouvoir de Moubarak. Des mémos  révélés par WikiLeaks font état d’une escalade des arrestations des membres de la fraternité ces dernières années, notamment en 2010 avec l’arrestation de plusieurs leaders du mouvement, peu de temps avant les élections législatives.

Quelle place occupent-ils dans la galaxie de l’islamisme ?

La galaxie de l’islamisme est aussi large qu’hétérogène. Au-delà des disparités entre les mouvements, tous considèrent l’islam comme une idéologie politique. Initié par Al-Banna, cet islamisme sunnite se structure politiquement par opposition au nationalisme à partir des années 1970. Tant les sunnites (qui représentent environ 80% des musulmans) que les chiites ont connu leur moment islamiste. La révolution iranienne de 1979, portée par Rouhollah Khomeiny, a débouché sur l’établissement de la République islamique, fondée sur une doctrine islamiste.

En dehors du clivage sunnite-chiite, des groupes très différents se réclament de l’islamisme. Côté sunnite, les Frères musulmans se retrouvent sous le même label qu’Al-Qaida. Ayman al-Zawahiri, idéologue de groupe, s’en est régulièrement et violemment pris aux Frères musulmans, coupables de concessions à la laïcité et à la “démocratie”. L’inverse est vraie ; les Ikhwan (“frères”, en arabe) ont systématiquement condamné les actions d’Al-Qaida. Ils ont renoncé à la violence et prennent part à la vie sociale et économique égyptienne, voire à la vie politique.

Post-islamisme

A l’image de l’AKP (Parti de la Justice et du Développement) turque, les Frères musulmans ont revu leurs revendications à la baisse. Une frange radicale a fait sécession, poursuivant un jihad agressif, mais la majorité n’a pas suivi.

Ils sont devenus conservateurs quant aux moeurs et libéraux quant à l’économie

écrit Olivier Roy, professeur et directeur du programme méditerranéen de l’Institut universitaire européen de Florence (Italie). Exit les grands projets de société et les changements radicaux des institutions. Ils se sont en quelque sorte “sociaux-démocratisés” en entrant dans le jeu politique égyptien.

La galaxie de l’islamisme est devenue un trou noir. Dès 1992, Olivier Roy écrivait L’échec de l’islam politique. Il parle aujourd’hui de révolutions post-islamistes. L’islam politique n’a pas survécu à la confrontation avec les pouvoirs en place. Les plus radicaux se sont marginalisés en usant d’une violence extrême, à l’image d’Al-Qaida, la majorité a accepté le jeu politique de leur Etat respectif.

Quel est le programme politique des Frères Musulmans ?

N’ayant jamais été au pouvoir, le programme politique des Frères musulmans est avant tout un programme d’opposition dont la revendication principale est la déconstruction du régime Moubarak : réforme de la Constitution, respect des libertés individuelles, instauration d’une démocratie parlementaire.

Concernant les questions économiques, les Frères musulmans sont favorables à une politique social-démocrate comprenant la révision du rôle de l’Etat, l’extension de l’état providence, des réformes fiscales, la lutte contre le chômage et le protectionnisme. Un programme très similaire aux autres partis d’opposition, avec qui ils se sont d’ailleurs parfois alliés.

Un rôle de conseil

Ce qui différencie vraiment les Frères musulmans des autres se résume en un slogan : « l’Islam est la solution ». Les Frères musulmans veulent officiellement le retour du Califat et appliquer la loi de la charia (la loi musulmane) en Egypte. Mais nuançons la portée de ces annonces : la Constitution actuelle de l’Egypte, dans son article 2, reconnait déjà l’Islam comme religion officielle, et la charia comme principale source du droit égyptien. Par ailleurs, à la différence de l’Islam chiite d’Iran, les Egyptiens sont essentiellement sunnites : ils voient dans le clergé un rôle de conseil plus que de législateur absolu. Comme le soutenait récemment Sobhi Saleh, une figure importante de la confrérie, au Wall Street Journal :

L’Occident nous voit comme l’Iran, mais nous sommes différents. Nous sommes bien plus proches du régime turque.

Mais toutes ces propositions demeurent assez vagues. La dernière fois que la confrérie a publié un programme politique complet, c’était en 2007 un document de travail provisoire lourdement critiqué, notamment sur la question du droit des femmes et des chrétiens coptes qui ne pouvaient accéder aux postes les plus importants de l’administration. De même, beaucoup de Frères musulmans se passeraient volontiers de l’application de la Djizîa, l’impôt sur les non-musulmans que le Coran exige. Mais les conservateurs craignent l’effet domino que pourrait engendrer une renonciation officielle de certaines mesures dictées par la Charia…

Empêchés pendant longtemps par le pouvoir de jouer un rôle officiel, les Frères musulmans n’ont jamais vraiment consacré de temps et d’énergie à mettre de l’ordre dans leurs divisions internes. En attendant, le doute plane, à la faveur de la méfiance de l’Occident…

Dans quelle mesure peuvent-ils participer au pouvoir ?

Malgré leur interdiction officielle, les Frères musulmans sont devenus au fil des années le principal parti d’opposition à Hosni Moubarak. En 2000 ils gagnaient 17 sièges au parlement et en 2005 ils obtenaient 20% de l’Assemblée soit 88 députés.

Depuis les années 80, ils ont beaucoup gagné en légitimité et en popularité, notamment grâce aux actions sociales déployées pour compenser l’abandon de l’Etat sur ces questions. Dispensaires, écoles, soupes populaires… Les Frères musulmans sont très présents auprès des classes précaires de la société égyptienne. En 1995, lorsque l’Egypte fut frappée d’un tremblement de terre, les premiers secours et logements temporaires furent mis en place par les Frères musulmans, qui réquisitionnèrent les mosquées pour accueillir les personnes dans le besoin.

Mais quand bien même les oeuvres sociales de la confrérie sont approuvées par le peuple égyptien, cela ne leur garantit pas un soutien massif jusque dans les urnes. Comme le souligne Christopher Anzalone, doctorant à l’Institute of Islamic Studies de l’Université de McGill « Beaucoup de chercheurs émettent des doutes sur le fait que les Frères Musulmans pourraient être portés au pouvoir dans une Egypte post-Moubarak/post-autoritaire ».

Blocages et désaccords

Malgré le bon score électoral de 2005, l’organisation s’est depuis montrée plus divisée que jamais. En 2009, l’élection de Mohamed Badei comme successeur au poste de guide suprême des Frères musulmans a déclenché une vague de protestations sans précédent au sein du groupe réformiste. Dans les colonnes de ikhwanweb, le site officiel anglophone de l’organisation, on peut d’ailleurs y lire plusieurs tribunes très critiques à l’égard du processus électoral interne, notamment celle du blogueur réformiste Khalil El-Anani :

Cette crise a mis en relief l’absence de véritable démocratie et de transparence dans l’organisation. Sur toile de fond d’élections controversées et de procédures incompatibles avec les réglements internes, Akef (ndrl : le chef suprême sortant) n’a pas réussi à contenir les conflits sur le futur bureau d’orientation. (…) Ces élections, équivalentes à un coup d’état sans effusion de sang pour les réformistes et les pragmatiques, ont détruit les espoirs de la jeune génération de réformes internes. La plupart des membres du bureau d’orientation ont plus de 50 ans et n’ont pas penchant réformistes. Mis à part El-Erian, on sait peu de choses sur eux. Les membres des frères musulmans de la base sont autant dans la confusion que le grand public.

Et la situation ne s’est pas améliorée depuis. Lors des dernières élections législatives de novembre, le mouvement s’est à nouveau décrédibilisé, cette fois-ci sur la question du boycott des élections, proposé par les autres partis d’opposition à Moubarak. Alors que les conservateurs étaient favorables à la participation aux élections (qui permet notamment aux éventuels élus de bénéficier de l’immunité parlementaire), les réformistes préféraient quant à eux se joindre au boycott, en partie pour ne pas donner l’impression de jouer le jeu de Moubarak. Au final, l’hésitation des Frères musulmans a non seulement remis au grand jour leur divisions, mais ils n’ont surtout gagné aucun siège.

Même schéma lors des manifestations du 25 janvier : les Frères musulmans hésitent encore. La jeune génération qui veut se joindre officiellement au mouvement se heurte aux conservateurs, plus frileux, notamment par peur des représailles dont l’appareil sécuritaire du régime Moubarak était coutumier. Lorsque les Frères musulmans décident finalement de rejoindre les manifestations, ils se font discrets. Depuis, bien qu’ils étaient été invités à négocier avec Omar Souleiman, ils ne cessent de répéter que cette révolution n’est pas la leur, qu’ils ne veulent qu’une chose : le départ de Moubarak. Ils se rangent même derrière le leadership de Mohamed El Barradei qui ne leur est pourtant pas très favorable.

Mais maintenant que Moubarak a définitivement quitté le pouvoir et que l’armée tient le régime, les Frères musulmans vont pouvoir enfin jouer un rôle concret dans la vie démocratique de l’Egypte. Ils ont déjà annoncé vouloir créer un parti officiel si le conseil suprême de l’armée l’autorise. Mais même s’ils deviennent des interlocuteurs incontournables, les estimations ne leur octroient que 15 à 30 % des suffrages. Ce qui est loin de constituer une majorité au parlement, et laisse largement la place à d’autres partis.

Quelle est la position de la confrérie vis à vis d’Israël et de l’Occident ?

Dans une déclaration modérée quoique sibylline, le Premier ministre israélien a affirmé le 31 janvier : “l’Egypte devrait surmonter la vague actuelle de manifestations, mais [le gouvernement israélien] doit regarder vers le futur”. L’inquiétude transparait. Même son de cloche chez son Ministre des Finances Yuval Steinitz qui déclarait :

les Frères Musulmans sont fanatiques, pas moins que les Mollahs d’Iran.

Depuis le début de la révolte, le gouvernement israélien suit avec la plus grande attention les événements. En jeu, les accords de paix de Camp David, signés par Sadate en 1981, qui pourraient être remis en cause si les Frères Musulmans arrivaient au pouvoir, en tout cas selon Tel Aviv.

En jeu aussi les livraisons de gaz égyptien à Israël. Signé en février 2008, un accord prévoit la vente de 1,7 milliards de mètres cubes par an pendant 15 ans. La livraison a atteint 2,1 milliards de mètres cube en 2010 et pourrait dépasser 3 milliards de mètres cube cette année. Le 5 février dernier, une explosion dans le terminal gazier d’El-Arish, dans le nord du Sinaï a interrompu le traffic du gazoduc et attisé les craintes de voir les livraisons de gaz remises en cause avec un nouveau régime égyptien.

L’Egypte tire des revenus substantiels de cet accord, le commerce a atteint 502 millions de dollars en 2010. L’opposition égyptienne a dénoncé à plusieurs reprises le prix de vente du gaz qu’elle estime être en-dessous des prix du marché. “L’accord est un affront pour la fièreté des Egyptiens et une trahison” selon Ibrahim Yousri, un ancien diplomate égyptien. Un arrêt total des livraisons est peu probable, vu le revenu que tire l’Etat égyptien de ces ventes.

Ambiguïté et pragmatisme

A propos d’Israël, les Frères musulmans cultivent l’ambiguïté. Les dernières déclarations se veulent plutôt conciliantes. Sobhi Saleh, membre important de la confrérie, a affirmé que les Ikhwan respecteraient le traité de paix avec Israël “aussi longtemps qu’Israël ne l’enfreindra pas en premier”. Une posture déclaratoire ? D’autres usent d’une rhétorique plus musclée, à l’instar de Mohammed Badie, chef de la confrérie, qui parlait le 16 janvier dernier du “régime sioniste [qui] cherche la destruction de [leurs] valeurs, cultures et de l’identité islamique au profit de ses valeurs occidentales”.

Le même déclarait que les Frères musulmans “n’[avaient] aucune animosité envers les pays occidentaux”. Pragmatiques, les Frères Musulmans ? Le gouvernement de transition, auquel ils participeront probablement, aura plus que jamais besoin des milliards de dollars d’aide de Washington. Et puis, la question d’Israël et des Etats-Unis est intimement connectée, tant un regain de tension avec Israël serait perçu par Washington comme une atteinte à ses intérêts nationaux.

>> Photos flickr CC Asim Bharwani ; it is on ; Bismika Allahuma ; Ramy Raoof

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Les Frères musulmans vus d’Egypte http://owni.fr/2011/02/17/freres-musulmans-vus-egypte/ http://owni.fr/2011/02/17/freres-musulmans-vus-egypte/#comments Thu, 17 Feb 2011 13:22:33 +0000 novinha56 http://owni.fr/?p=47197 L’Égypte fait son grand nettoyage du siècle et l’Occident tremble. Visiblement, ces tremblements n’atteignent pas uniquement les plateaux télé et les éditos des éditocrates comme en témoignent, les appels et les mails que j’ai reçus. « Et les Frères Musulmans : t’as pas peur qu’ils prennent le pouvoir ? ». Apparemment, certains craindraient qu’une fois au pouvoir, les Frères Musulmans s’empresseraient d’attaquer l’Europe. Huntington est mort en 2008, mais sa théorie grotesque du « Choc des Civilisations » continue à alimenter les pires fantasmes. Voici quelques réflexions sur ce thème qui, je l’espère, désamorceront les inquiétudes.

Des prières dans les rues, et alors ?!

Je me suis laissée entendre dire que les prières massives sur Tahrir auraient éveillé de bien terribles frayeurs chez mes concitoyens. Comment en est-on arrivé à ce point, en Occident, de considérer une foule en prosternation au Caire comme potentiellement dangereuse ? Ici, même les non-musulmans et les non-pratiquants ont été émus par ces mêmes scènes. Les Coptes (chrétiens égyptiens) n’ont visiblement pas été plus terrifiés, comme en témoigne les longues chaînes humaines qu’ils ont formées autour des orants afin de permettre à leurs concitoyens musulmans de prier en paix. Il faut rappeler que l’Égypte est un pays majoritairement musulman (environ 90%), dont une écrasante majorité est croyante et une très grande partie pratiquante. En cela, la société égyptienne est fondamentalement différente de la société française. Cela signifie-t-il que cette masse de musulmans pratiquants s’alignent derrière les positions des Frères Musulmans ? La réponse est claire et sans appel : NON. Parler des Frères Musulmans en filmant des hommes en prière, ou des femmes en foulard n’a aucun sens et frise la désinformation.

Mais où sont-ils, les frères musulmans ?

Interrogée par un journaliste, il y a quelques jours, qui voulait faire un article sur le sujet, je me suis mise à chercher un Frère Musulman dans mon entourage. Bien que vivant dans un milieu musulman pratiquant, je me suis rendu compte que je n’en connaissais pas. Je me suis alors tournée vers l’homme qui partage ma vie et lui ai posé la question. Il connait beaucoup plus de monde, dans des milieux différents. Il cherche, il ne trouve pas. Le soir sur Twitter, je discute avec un manifestant de la place qui aborde le même sujet. Avec ses amis, ils se rendent compte qu’ils ne connaissent pas de Frères Musulmans.

Cela ne veut pas dire qu’ils n’existent pas, cela signifie tout simplement qu’on leur accorde une importance démesurée.

Une force politique ? Oui et non

Il faut cependant reconnaître que lorsqu’ils se sont présentés aux élections en 2005 (sous l’étiquette « indépendants » la confrérie étant interdite de se présenter aux élections), ils ont fait un carton, 88 élus, soit 20% des sièges, et ce malgré plusieurs fraudes constatées. Ce bon succès explique surement le silence des puissances internationales face à la fraude massive des législatives de novembre 2010 qui ne laissera, cette fois, aucun Frère s’asseoir au Parlement.

Peut-on conclure qu’en cas d’élections libres : les Frères musulmans remporteraient haut la main le pouvoir ou tout au moins rafleraient une grosse partie des sièges au Parlement? Je ne le pense pas et ce pour plusieurs raisons.

La première raison est conjoncturelle, la confrérie, on l’a souvent souligné, est la seule force sérieuse d’opposition. Par conséquent, et lorsque cela est possible, se concentrent sur elles, toutes les voix dissidentes du régime. L’électeur serait d’avantage anti-PND (Parti National Démocratique = parti de Moubarak) que pro- Frères Musulmans sachant pertinemment que dans un système ultra-verrouillé par le PND, jamais les Frères musulmans n’auraient accès au pouvoir.

Dans un contexte d’élections libres, avec la disparition du PND et l’apparition de nombreux partis, il y a fort à parier que les Frères Musulmans perdraient les votes contestataires.

La seconde raison est structurelle. Les Frères musulmans ont réussi, jusque-là, à entretenir une certaine cohésion. Face à l’adversité, mieux vaut être unis. Malgré cela, ils n’ont pu empêcher les dissensions internes. Elles ont de tout temps existé, et ont, dans le passé, donné naissance à des groupes violents rejetés par la confrérie. Aujourd’hui, les dissensions se font davantage entre la vieille garde traditionaliste et la jeune garde, plus réformatrice, plus en phase avec les problèmes contemporains. En 1996, un petit groupe se sépare de la confrérie pour créer « le parti du milieu », parti qui ne verra jamais le jour : les autorités interdiront sa création. Très influencés par les modes de gouvernance à l’occidentale, ils prônaient la démocratie, l’alternance, le respect de toutes les libertés collectives et individuelles. Preuve d’ouverture : un Copte faisait partie du comité fondateur du parti. Dans un système d’élections libres, et si la Constitution est amendée (elle interdit pour l’instant la création de partis politiques sur des bases confessionnelles), ces jeunes créeront leur parti et fédéreront autour d’eux un certain nombre d’individus. Si on devait rapprocher ce mouvement d’autres mouvements religieux sur la scène politique internationale : on pourrait lui trouver des points communs avec l’AKP en Turquie.

Les Frères connaissent leurs faiblesses et c’est certainement la raison pour laquelle ils ont clairement dit qu’ils ne voulaient pas du pouvoir. Mais leur parole est remise en doute en Occident « peut-on les croire ? » Les Frères musulmans n’avaient pas prévu d’être au pouvoir à court terme. Ils n’ont pas de programme crédible. Au pouvoir, ils vont se faire griller et précipiteront par la même leur chute pour longtemps. La meilleure stratégie est donc pour eux, de rester dans l’opposition, d’entrer au Parlement et de faire pression pas ce biais, éventuellement au sein d’alliances de circonstances.

La confrérie : repoussoir efficace et utile

Je pense qu’une grande partie du succès des Frères musulmans tient en ce qu’ils étaient utiles à la fois au pouvoir en place et à l’étranger.

Pour le pouvoir, ils étaient la raison de sa légitimité : « c’est nous ou les Frères musulmans ». Le régime a toujours oscillé en leur direction entre le laisser-faire et la répression. Le jeu consistait à ne pas leur donner trop de pouvoirs tout en leur accordant un certain espace de liberté afin de montrer à quel point ils pouvaient être une force mobilisatrice importante. Les manifestations contre les caricatures danoises en sont la parfaite illustration. Dans un pays sous état d’urgence où toute manifestation est interdite, voilà que des milliers de personnes investissent les rues avec la bénédiction de l’État. Quel effet ont pu avoir de telles foules vociférantes contre les blasphémateurs Occidentaux ?

En Occident, le spectre des Frères Musulmans permet aux dirigeants de faire le grand écart entre la promotion de la démocratie dans le monde d’une part et le soutien aux dictatures policières d’autre part. Moubarak est certes un dictateur qui opprime son peuple, mais il est aussi un allié stratégique de poids dans cette région tourmentée. Un autre régime, même non-islamiste, sera-t-il aussi « conciliant » envers Israël ? La rue égyptienne est peu encline à la guerre avec Israël, mais elle est aussi très sensible au sort des Palestiniens. Aucun régime égyptien tenant sa légitimité de son peuple ne sera aussi conciliant avec Israël que ne le fut le régime de Moubarak. Par conséquent, le régime Moubarak aide au maintien du statu quo dans la région et l’épouvantail des Frères musulmans permet de justifier aux yeux des opinions publiques occidentales le soutien à la dictature.

En Occident, le discours est parfaitement relayé par les éditocrates, Bernard Henri Levy en donne une brillante illustration dans ses derniers éditos du Point. Dans le lot, il faut aussi rajouter Christophe Barbier déclarant « mieux vaut Ben Ali que les islamistes » ce qui vaut évidemment aussi pour l’Égypte, et l’imbattable Yves Calvi qui n’a visiblement plus besoin d’invités pour faire ses émissions.

En Égypte, ce discours est aussi relayé, preuve à mes yeux, que la propagande fonctionne. J’ai ainsi reçu par mail un texte écrit par le Père Boulad, un jésuite respecté et un journaliste égyptien.

« Mais, une fois mise au monde, celle-ci [La Révolution] n’a pas tardé à être arnaquée par les Frères Musulmans qui ont cherché à la récupérer, à en faire leur affaire, à la voler aux jeunes qui l’avaient créée et inventée. »

Aujourd’hui, les jeunes craignent de se voir confisquer leur Révolution par l’armée. Les Frères Musulmans, présents à Tahrir, n’ont jamais été perçus par les jeunes comme des « voleurs » de Révolution. Pour avoir suivi les tweets des activistes sur place, la menace Frères musulmans ne semblait pas les préoccuper : ils ont tout au plus été agacés par la présence des Frères musulmans.

Dans le même texte, un peu plus loin :

« La majorité des chrétiens – à part certains activistes ou intellectuels engagés –se tiennent plutôt à l’écart de ces bouleversements politiques et auraient, paraît-il, reçu des consignes en ce sens de leur hiérarchie. En fait, ils vivent dans la peur et envisagent le pire au cas où les Frères Musulmans prendraient le pouvoir. Pour l’instant, Dieu merci, aucun incident confessionnel ne s’est produit, bien que les églises et couvents ne soient plus protégés par la police. »

L’intégralité de la lettre : ici

Que les Coptes aient reçu des consignes de leur hiérarchie religieuse de ne pas prendre part aux manifestations ; c’est un fait. Le pape Shenouda a réaffirmé son soutien à Moubarak, tout comme le grand sheikh d’Al-Azhar. Mais à titre individuel, les Chrétiens sont bien présents dans le mouvement. La question des Frères Musulmans a été posée à un jeune responsable copte de Tahrir sur la BBC World. Il a répondu en substance, qu’il n’approuvait pas les positions des frères, mais qu’ils devaient entrer dans le jeu démocratique. Toute tentative visant à museler les Frères musulmans serait contraire au combat qu’il mène en faveur de la démocratie.

De son côté, un jeune leader des Frères Musulmans témoigne de cette expérience unique sur Tahrir. Il insiste sur le fait que l’expérience révolutionnaire a profondément marqué les jeunes Frères, il précise : « La Révolution égyptienne a rendu les jeunes Frères musulmans plus tolérants dans l’acceptation des autres. Sur la Place Tahrir, nous les avons vus sympathiser et manger avec des femmes, des Coptes et des gauchistes. Cette expérience va changer un bon nombre d’idées du groupe ». Source : Al-Masry Al-Youm

Article initialement publié sur Le blog à Becassine

>> photos flickr CC Takver ; kodak agfa ; Joseph Hill

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Les Frères musulmans et la révolution égyptienne: réalité contre fiction http://owni.fr/2011/02/17/freres-musulmans-revolution-egytienne-realite-fiction/ http://owni.fr/2011/02/17/freres-musulmans-revolution-egytienne-realite-fiction/#comments Thu, 17 Feb 2011 12:29:21 +0000 Christopher Anzalone http://owni.fr/?p=47096 Traduction d’un article de Christopher Anzalone, doctorant à l’Institut d’études islamiques de l’université McGill, Montréal, paru sur le blog de Juan Cole, Informed Comment, le 9 février 2011.

Depuis le début des protestations populaires égyptiennes contre le gouvernement autocratique dirigé par le président vieillissant Hosni Moubarak et son nouveau vice-président, Omar Suleiman, l’attention s’est souvent portée sur les Frères musulmans d’Égypte (al-Ikhwan al-Muslimun). Cette focalisation sur le mouvement d’opposition a été particulièrement forte aux États-Unis où des experts de tous bords se sont époumonés à déclarer que les Frères musulmans étaient sur le point de prendre le pouvoir en Égypte en faisant référence aux événements iraniens de 1979-1980 et en liant à tort le mouvement égyptien à l’Al-Qaida de Ben Laden. Une grande partie de cette vision est fondée non sur des faits mais sur des mensonges et des conjectures.

Déclarer qu’Al-Qaida serait une émanation de la Confrérie est la plus importante des énormités prononcées. Les experts qui affirment cela pointent du doigt d’anciens membres du mouvement comme le chef adjoint d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri, ou Muhammad ‘Abd al-Salam Faraj, fondateur de groupes militants jihadistes-takfiristes qui déclarent apostats les musulmans avec lesquels ils s’opposent.

Ce qu’on oublie souvent c’est que ces individus ont quitté la Confrérie après que celle-ci ait rejeté la violence comme moyen d’arriver à ses fins. Al-Zawahiri, qui avait été un activiste de la Confrérie depuis ses 14 ans, était particulièrement amer sur ce qu’il voyait comme une « trahison des principes islamiques » et, dans les années 1990, il écrivit une longue critique intitulée « La Moisson Amère : Les Frères musulmans en 60 ans ». Pour sa part, la Confrérie condamne fréquemment Al-Qaïda lors de ses déclarations publiques ou par les positions qu’elle prend.

Le spectre de Sayyid Qutb, peut-être le membre le plus connu de la Confrérie, est une autre connexion récurrente utilisée pour dépeindre le mouvement comme intrinsèquement militant et radical. Cet idéologue révolutionnaire égyptien, intellectuel devenu islamiste, a été emprisonné pendant près de dix ans par le gouvernement de Gamal Abdel Nasser et finalement exécuté en 1966. Les journalistes et les experts qui cherchent une réponse facile aux racines des groupes jihadiste-takfiristes comme Al-Qaida la trouve fréquemment en désignant Qutb ou le juriste et théologien hanbaliste sunnite Ibn Taymiyya. Bien que Qutb ait clairement été un révolutionnaire et un penseur radical, et bien que les positions de la Confrérie à son encontre aient souvent été ambigües, les analyses de son œuvre ne sont, au mieux, qu’une lecture superficielle d’une fraction de ses nombreux écrits.

John Calvert, professeur d’histoire du Moyen-Orient, a écrit un livre qui est devenu une référence dans l’étude de Qutb : « Sayyid Qutb et les Origines de l’Islamisme Radical ». Au lieu de n’en étudier qu’un segment, Calvert examine l’entièreté de la vie de Qutb tout en suivant l’évolution de sa pensée. Il montre que l’ambiguïté de la plupart des écrits de Qutb est la raison de leur appropriation par des groupes comme Al-Qaida ou Al-Gama’a al-Islamiyya (Groupe Islamique) égyptien, ce dernier ayant renoncé à la violence. En outre, Calvert et d’autres chercheurs ont montré qu’Hassan al-Hudaybi, le « guide général » de la Confrérie à l’époque de Qutb, était assez critique à l’encontre de ce dernier. Enfin, bien que Qutb ait certainement été un islamiste radical, ses idées n’ont pas, à elles-seules, créé Al-Qaida ou d’autres groupes apparentés. Comme Calvert le montre, nombre de ces groupes ont en fait épousé des positions qui vont à l’encontre de ce que Qutb voulait. Al-Qaida est plutôt vu comme un groupe qui a créé une nouvelle idéologie hybride dont les sources se trouvent à la fois chez Qutb, Ibn Taymiyya et al-Zawahiri.

Beaucoup de chercheurs émettent des doutes sur le fait que les Frères musulmans pourraient être portés au pouvoir dans une Égypte post-Moubarak et post-autoritaire. En fait, beaucoup doutent également du fait que le mouvement ait la capacité de prendre le pouvoir sur le pays entier même s’il le voulait. Si la Confrérie apparaît comme le plus ancien et le mieux organisé des groupes d’opposition, elle souffre de certains maux. Elle est en proie à un conflit de générations entre les vieux dirigeants, comme Mohammed Badie, actuellement à la tête du mouvement, et les jeunes qui ont cherché à changer un certain nombre de choses concernant par exemple le rôle des femmes dans la direction, ou les rapports avec les coptes.

La Confrérie n’est plus la force dominante qu’elle fut. Selon Khalid Medani, professeur de sciences politiques et d’études islamiques à l’université McGill, en tant que mouvement, la Confrérie a perdu énormément de crédibilité ces dernières années après avoir accepté d’être cooptée par le gouvernement Moubarak. Pour lui, malgré le fait que la Confrérie reste le groupe d’opposition formellement organisé le plus important, elle ne parvient pas à attirer beaucoup de nouveaux membres.

Bien qu’elle se soit finalement résolue à participer aux manifestations du 25 janvier, la Confrérie n’a annoncé sa décision que deux jours avant. Son soutien était loin d’être enthousiaste. En voyant la taille et l’endurance du soulèvement populaire contre le gouvernement autoritaire de Moubarak, la Confrérie adopta une approche plus active. Jusqu’à aujourd’hui, elle a fait huit déclarations officielles, dont trois signées par Badie, dans lesquelles le groupe fait attention à ne pas se proclamer à la tête des manifestations, se présentant plutôt comme un parti d’opposition parmi d’autres. Les observateurs de terrain ont montré que la Confrérie n’est pas la voix la plus puissante au sein des centaines de milliers, des millions de manifestants qui ont défié les couvre-feux et la violence pour continuer de réclamer leurs droits humains et civiques.

La Confrérie s’est joint à d’autres groupes d’opposition et aux manifestants pour demander le départ de Moubarak, l’abolition de la loi sur l’état d’urgence en vigueur depuis l’accession au pouvoir de Moubarak en 1981, la tenue de nouvelles élections libres et justes, la libération de tous les prisonniers politiques, l’amendement de la constitution et la poursuite en justice des membres du gouvernement qui ont ordonné l’usage de la violence à l’encontre des manifestants. Le mouvement a aussi fait attention d’expliquer sa décision d’entrer en pourparlers avec le gouvernement, doutant ensuite que celui-ci ait vraiment en tête de répondre aux attentes de la volonté populaire égyptienne.

Bien qu’elle soit loin d’être du côté du libéralisme social et politique, du moins pas du côté de celui désiré par les États-Unis et l’Europe, la Confrérie n’est pas non plus le monstre islamiste ou la sœur jumelle d’Al-Qaida qu’on veut souvent en faire. Devant faire face à ses propres divisions internes et à ses problèmes de légitimité parmi le peuple égyptien, la Confrérie ne semble pas en mesure de « prendre le contrôle » du pays, même si elle le voulait. Elle est bien consciente de ses problèmes internes, et elle se garde d’aliéner davantage les égyptiens qui ont mené collectivement leur soulèvement malgré une violence étatique extrême.

Article initialement publié sur le blog Informed Comment

>> photos flickr CC Asim Bhawarni

Traduction : Damien Spleeters

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