OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Les mots socialistes sur DSK http://owni.fr/2011/08/27/les-mots-socialistes-sur-dsk/ http://owni.fr/2011/08/27/les-mots-socialistes-sur-dsk/#comments Sat, 27 Aug 2011 09:30:19 +0000 Paule d'Atha http://owni.fr/?p=77001 À la veille de la primaire du PS qui désignera, dans moins d’un mois, celui ou celle qui se lancera dans la bataille vers l’Elysée au nom de tous les siens, il nous a paru intéressant de rembobiner le fil de “l’affaire Strauss-Kahn”. Pour mettre en lumière les positions des principaux prétendants au mandat suprême telles qu’elles ont été prises dans le feu de l’action.

Cent jours se sont déroulés entre le 14 mai 2011, date de l’arrestation de l’ancien patron du FMI, et le 23 août lorsque le bureau du procureur de New York a annoncé qu’il abandonnait les poursuites contre Dominique Strauss-Kahn.

Cent jours d’exposition médiatique d’une intensité rarement égalée pour celui qui, quelques jours avant son arrestation les mettait tous à l’amende en étant le favori des électeurs de gauche. Autant pour les primaires que pour la Présidentielle.

Indignation, empathie, résignation, indifférence… La ligne officielle socialiste de soutien à DSK se craquèle dès lors qu’on examine les éléments de langage des candidats à l’investiture au fil de la procédure judiciaire.

En juxtaposant sur une ligne chronologique les grands moments de l’affaire avec les réactions des prétendants socialistes, on voit émerger les positions des candidats. Avec parfois des surprises.

Rembobinons-les

Naviguez dans la frise chronologique ci-dessous (en cliquant sur les flèches à droite et à gauche) pour relire les déclarations des candidats à la primaire lors de six moments clés de l’affaire DSK : l’évocation de sa candidature, son arrestation, sa sortie de prison, sa plaidoirie non coupable, la levée de l’assignation à résidence et enfin le jugement de non-lieu.


(Méthodologie : Après avoir croisé les grandes étapes de l’affaire DSK avec les réactions des candidats à la primaire nous avons pris la décision d’exclure Jean-Michel Baylet de nos recherches car ses déclarations sur DSK étaient trop rares. Toutes nos sources sont accessibles ici.)

Des récurrences, des différences

L’analyse des réactions exprimées par les candidats met en avant certains thèmes, certaines idées régulièrement évoquées : la présomption d’innocence, la nécessité de laisser la justice faire son travail, les réactions émotionnelles,…

Cliquez sur “click to interact” puis zoomez dans le diagramme suivant pour vous en rendre compte : les cinq candidats sont reliés aux thématiques lorsque leurs citations évoquent le sujet.
Cliquez également sur le point correspondant à un thème ou au nom d’un candidat pour avoir le détail des relations.

Chacun son ton

Si certains éléments sont évoqués par tous, la diversité de ton employée est inévitable, compte tenu des personnalités de chacun, de leur rôle au sein du Parti Socialiste et enfin de la relation personnelle de chacun avec Dominique Strauss-Khan.

Ainsi le discours de Martine Aubry se veut relativement neutre, convenu et diplomatique. Sa déclaration suite à l’arrestation, est très factuelle : elle évoque un “coup de tonnerre” mais met en garde contre une prise de position trop rapide.
Sa position de première secrétaire du Parti Socialiste est particulièrement présente quand elle sépare clairement ce qui arrive à DSK de l’avenir du Parti Socialiste :

Je veux dire aux Français que, quels que soient les circonstances et les aléas, hier comme aujourd’hui, le parti socialiste est mobilisé pour les comprendre, pour apporter les réponses à leurs problèmes et à ceux de la France, et pour les servir

Un élément sur lequel elle insiste de nouveau, en réaction de DSK : “il s’agit d’un problème personnel pour Dominique Strauss-Khan”.

François Hollande se situe sur un registre plus “énonciatif” comme nous l’apprend l’analyse sémantique de ses citations via le logiciel Tropes.
Ses réactions explorent en effet davantage les hypothèses et conséquences liées aux évènements.
Il demande ainsi de “faire attention, réagir avec émotion mais aussi avec réserve, avec le souci de la justice”, tout en évoquant, avec de très nombreuses précautions, une issue possible, en tout les cas souhaitable de l’affaire :

Peut-être que cette affaire peut se dénouer très vite si on apprend qu’il n’y a aucune charge sérieuse, si ce qui a été dit par cette femme n’est pas vrai, ce que nous souhaitons tous.

Le même ton se retrouve lors de sa déclaration à la sortie de prison “C’est un soulagement (…) en même temps il reste inculpé” et au rendu de jugement de non lieu “C’est à lui, au moment où il le jugera opportun, après probablement un temps consacré à se reconstituer, à retrouver toute sa liberté dans son propre pays, de décider ce qu’il veut faire”.

Les propos tenus par Ségolène Royal sont plus affirmés. Dès sa première réaction, lors de l’arrestation de DSK, elle se place sur le registre de la décence et de l’intérêt de commenter cette affaire : “Il serait indécent d’en faire un feuilleton (…) Le moment n’est pas venu de commenter les conséquences de cette affaire sur la politique intérieure (…) Que chacun garde son calme et sa sérénité.”

Cette idée de “feuilleton” revient dans sa réaction à la sortie de prison de DSK, en allant même jusqu’à parler de danger :

“On ne va pas occulter toute la vie politique française (…) en vivant ce feuilleton de la justice américaine jour après jour (…) Cette affaire occulte la totalité de l’actualité, je pense que ça devient grave pour la démocratie, pour l’efficacité de la politique.”

Lors de la sortie de prison, après avoir évoqué la “violence” et la “brutalité” de cet épisode, elle rappelle avoir été “la première à m’exprimer sur cette affaire en rappelant le principe de la présomption d’innocence.”

Montebourg et Valls, les plus personnels

Les réactions de Manuel Valls et Arnaud Montebourg expriment bien davantage leur avis personnel sur la question, dans des directions radicalement opposées.
Manuel Valls exprime dès le départ sa proximité et son amitié avec Dominique Strauss-Khan, et l’extrême émotion que sucite de fait la nouvelle de son arrestation :

“Je n’ai jamais vu cela et je n’ai jamais ressenti cela (…) Dominique Strauss-Kahn est un ami que je connais de puis longtemps, les images de ce matin sont d’une cruauté insoutenable (…) J’avais les larmes aux yeux (…)”

.
Il conserve ce ton guidé par l’émotion et l’amitié tout au long de l’affaire, comme lors de sa sortie de prison “Il faut que la vérité éclate pour nous ses amis, pour les Français qui sont K.O. depuis dimanche”, ou de la levée de l’assignation à résidence “Moi, j’ai cru dès le premier jour à l’innocence de Dominique Strauss-Kahn. Dominique avait eu l’occasion de me dire qu’il était innocent. J’ai toujours cru en son innocence”.
L’analyse sémantique de son discours via Wordle le montre :

Déclarations de Manuel Valls

Arnaud Montebourg, à l’inverse, était déjà dans une relation d’opposition à DSK, avant même que l’affaire ne débute.
Il ne commente pas l’arrestation de Strauss-Khan. A sa sortie de prison, en revanche, il reste purement factuel “La libération sur parole de Dominique Strauss-Kahn est une nouvelle importante pour lui, sa femme, Anne Sinclair, et sa famille” et met davantage l’accent sur la situation des socialistes

Les socialistes, pour leur part, doivent continuer à tracer leur route vers la victoire de la gauche en 2012, pour bâtir ensemble la Nouvelle France. Ils ont le devoir de réussir les primaires citoyennes dont les modalités et le calendrier n’ont, en l’état, aucune raison de changer.”

Lors de la plaidoirie, il exprime clairement ne jamais avoir soutenu Dominique Strauss-Khan et se évoque “une sensibilité proche de la plaignante.” Lors de l’annonce du non lieu, Arnaud Montebourg explique même son désintérêt pour l’affaire qu’il estime être simplement un “fait divers, je n’ai ni commentaire, ni analyse sur la chronique judiciaire new-yorkaise. Et je ne pense pas que je lui parlerai au téléphone, je suis très pris en ce moment.”

Déclarations d'Arnaud Montebourg

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Expertise judiciaire sur GPS http://owni.fr/2011/04/07/expertise-judiciaire-sur-gps/ http://owni.fr/2011/04/07/expertise-judiciaire-sur-gps/#comments Thu, 07 Apr 2011 14:46:36 +0000 Zythom http://owni.fr/?p=55614 Nous utilisons de plus en plus d’appareils qui tracent nos déplacements, en toute connaissance de cause, mais parfois aussi à notre insu.

J’ai découvert récemment dans un article que certains systèmes GPS d’information de trafic routier utilisent le fait que, même en veille, nos téléphones mobiles se signalent aux bornes du réseau. Une accumulation anormale de téléphones sur une route signifie donc un bouchon, information que l’on peut relayer aux abonnés à ces systèmes d’alertes routières. Sans le savoir, vous contribuez au fonctionnement de ces systèmes.

Dans le cadre d’une affaire de grand banditisme, une expertise judiciaire a été ordonnée sur le système GPS d’une des voitures saisies. Voici son histoire.

Certaines voitures haut de gamme disposent d’un système GPS intégré. Il s’agit ici d’un GPS comprenant un disque dur. Les OPJ ayant placé ce disque dur sous scellé, me voici avec une analyse hors du commun. Je contacte le magistrat en charge du dossier. Celui-ci me rassure, il dispose de suffisamment d’éléments. L’expertise est demandée en complément, au cas où… Me voici donc avec un disque dur à analyser, mais sans le mode d’emploi détaillé, si je puis dire.

L’OS propriétaire, caillou dans la chaussure de l’expert

Mon premier réflexe est de procéder à une copie bit à bit du disque dur, en utilisant les outils qui me servent pour mes autres expertises judiciaires : bloqueur d’écriture, création d’une image numérique fidèle (tenant compte des éventuels secteurs défectueux du disque) et analyse de celle-ci. Seulement voilà, le disque dur est formaté avec un format propriétaire inconnu par mes outils d’analyse. Pas d’analyse possible à mon niveau… et aucune information exploitable pour l’instant.

Démarre alors une après-midi de coups de téléphone. Tout d’abord à l’OPJ pour qu’il me donne plus de détails sur la marque et le modèle du GPS. Des coups de fils au distributeur français, au sous traitant allemand, au distributeur “Europe”. Après moultes musiques d’attente, de rappel à cause de réunions, de filtres de secrétaireries, j’arrive au sésame de tout expert judiciaire (comme de toute personne appelant à l’aide un support): une personne compétente techniquement au bout du fil.

Après plusieurs jours de négociations, d’explications, d’échanges d’emails, nous convenons de la procédure suivante: j’amènerai moi-même à la structure technique parisienne le disque dur pour qu’il soit analysé en ma présence via une procédure interne spéciale propre au constructeur. Sous le sceau de la confidentialité.

Le jour J, me voici dans un petit local de banlieue, accueilli par un technicien attentif. Je lui explique les conditions dans lesquelles je souhaite que soit effectuée l’opération, je lui fournis mon bloqueur d’écritures et le disque dur. Il place le tout dans un système d’analyse propriétaire qui effectue la lecture complète des données du disque dur. Il m’explique que le GPS embarqué effectue environ une mesure par seconde et la stocke sur le disque dur considéré comme une bande sans fin. Je ressors de là avec un fichier Excel contenant toutes les mesures (et bien sur le disque dur remis sous scellé).

Me voici de retour chez moi avec un ensemble de coordonnées GPS codées en dégrés décimaux WGS84 (World Geodetic System 1984) et un ensemble de conseils précieux fournis par le technicien “faites bien attention lors de la conversion si vous comptez utiliser des cartes pour y placer les points”.

C’est effectivement assez délicat de passer de celles-ci à mes habituelles coordonnées LAMBERT (utilisées en spéléo avec les cartes IGN d’état major) au format sexagésimal (base 60).

Google Earth pour enquêter

J’ai donc eu l’idée d’utiliser Google Earth qui utilise une projection cylindrique simple avec un plan de référence WGS84 pour sa base d’images. J’ai ainsi pu placer les points de mon fichier Excel sur une carte (après moultes essais, je dois l’avouer). Et étudier les déplacements de la voiture concernée. Et ses arrêts longues durées à certaines adresses. Adresses qui se sont révélées être celles de présumés complices, soit disant inconnus de l’utilisateur de la voiture.

Comme Google Earth n’est pas un logiciel d’expertise (lire les conditions d’utilisation) et ne garantit pas l’exactitude des reports de points, j’ai effectué plusieurs vérifications avec mes cartes IGN pour m’assurer que je ne commettais par d’erreur. J’ai rendu un rapport complet expliquant ma méthode et les adresses des points d’arrêt relevés. Le magistrat au téléphone avait l’air content de mon travail. Malheureusement je ne connais pas les suites données au dossier, étant “expulsé” de la procédure dès le dépôt de mon rapport.

Mais depuis, je ne regarde plus mon téléphone ni mon Tomtom de la même manière…

>> Article initialement publié sur le blog de Zythom

>> Photos FlickR CC Attribution Gary Bridgman, AttributionNoncommercial nicolasnova

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Un avocat parisien menacé par le clan Ben Ali http://owni.fr/2011/03/24/un-avocat-parisien-menace-par-le-clan-ben-ali-trabelsi-montbrial/ http://owni.fr/2011/03/24/un-avocat-parisien-menace-par-le-clan-ben-ali-trabelsi-montbrial/#comments Thu, 24 Mar 2011 17:50:53 +0000 Guillaume Dasquié http://owni.fr/?p=53144 Selon des sources proches du procureur de la République de Paris, une information judiciaire est en cours au sujet de menaces de mort visant l’avocat parisien Thibault de Montbrial, en raison des dossiers tunisiens qu’il a défendus. Des rapports et des procès-verbaux de la Direction de la police judiciaire, consultés par OWNI, montrent que la Brigade criminelle enquête depuis plusieurs mois et soupçonne des proches du clan Ben Ali.

Les menaces remontent au 15 octobre 2010, quelques mois avant la chute de Ben Ali à Tunis. Prises manifestement très au sérieux par le parquet, elles ont entraîné l’ouverture d’une information judiciaire, le 21 octobre, confiée à la juge Michèle Ganascia. Une chronologie confirmée par l’avocat Pierre-Olivier Sur, chargé de représenter son collègue dans ce dossier :

C’est rarissime et c’est du sérieux. Thibault de Montbrial a fait l’objet d’une longue surveillance avant de recevoir ces menaces. Plusieurs témoins les ont détaillées. D’ailleurs, à la demande de la juge, un suspect est incarcéré depuis plusieurs mois.

Selon les procès-verbaux établis par la Brigade criminelle, ce suspect s’appelle Karim Mahjoubi. À en croire les différents témoignages recueillis, l’homme s’est posté face à l’avocat et a mimé un égorgement avec le tranchant de la main, après l’avoir attendu ostensiblement au pied de son immeuble durant plusieurs jours.

Interpellé et placé en détention provisoire, il a réfuté l’ensemble des griefs. L’enquête a cependant révélé plusieurs contradictions dans ses dépositions et a montré qu’il utilisait diverses identités, au moins six autres. Les policiers ont aussi établi qu’il profitait d’une véritable logistique lors de sa surveillance du cabinet de l’avocat parisien.

Motif des menaces ? La défense d’un homme d’affaires en disgrâce

Thibault de Montbrial (par ailleurs avocat d’un des salariés de Renault accusé à tort d’espionnage) a estimé que ces menaces pourraient être la conséquence de sa défense de l’homme d’affaire tunisien Ghazi Mellouli. Autrefois proche de la famille Trabelsi – du nom de l’épouse du dictateur – ce négociant a connu des aventures plutôt violentes après être tombé en disgrâce à la fin des années 90. Face aux enquêteurs, Me de Montbrial a livré les explications suivantes :

Mellouli reçoit des menaces de violences physiques (enlèvement et sévices) depuis septembre 2010 sur son téléphone portable, de numéros tunisiens (…) Pour bien comprendre la pression qui s’exerce autour de la personne de M. Mellouli, je vous précise que jusqu’à la fin des années 1990, il était en affaire avec l’un des membres les plus puissants de la famille Trabelsi (Moncef Trabelsi), et donc très proche du pouvoir. Ce proche associé a ensuite été retrouvé mort dans des conditions mystérieuses et de ce que j’ai compris de son histoire, Ghazi Mellouli s’est alors fait persécuter par le pouvoir tunisien, qui l’a ruiné et fait emprisonner pendant trois ans.

Pour l’avocat parisien, son client connaît intimement les dessous de la dictature tunisienne, susceptibles d’éclabousser plusieurs personnalités. Les menaces de M. Mahjoubi viseraient donc à le faire renoncer à défendre ce client.

À Paris, une structure clandestine pour les affaires du clan Ben Ali

Leïla Trabelsi Ben Ali

Lors d’un entretien, Ghazi Mellouli nous a expliqué comment l’appareil d’état tunisien avait entretenu à Paris, jusqu’en 2010, une structure chargée d’assister les affaires du clan Ben Ali en recourant à des organisations relevant du grand banditisme. À l’occasion, elles étaient aussi sollicitées pour des opérations d’intimidation.

À Tunis, plusieurs personnalités nous ont assuré que l’existence de telles pratiques était prise très au sérieux – notamment par des avocats membres du Comité de lutte contre la corruption, qui enquête sur les années de dictature. Sur place, nous avons également rencontré un entrepreneur du bâtiment à l’origine d’une des premières procédures pénales pour racket et corruption visant nommément cette même famille Trabelsi, sur la base d’une plainte déposée devant la Cour de Tunis.

Dans cette procédure, Fathi Dammak accuse Belhassen Trabelsi d’avoir tenté de le racketter puis d’avoir organisé l’enlèvement de son fils de 14 ans pour le contraindre à verser des pot-de-vin sur un marché immobilier. Les documents dont nous avons obtenu copie donnent crédit à sa version des faits. Réfugié au Canada depuis la chute de Ben Ali, Belhassen Trabelsi n’a pas indiqué s’il comptait se défendre devant les tribunaux tunisiens.

Crédit Photo FlickR CC : Abode of Chaos // Wikimedia Commons

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La cavalerie judiciaire* http://owni.fr/2010/10/01/la-cavalerie-judiciaire/ http://owni.fr/2010/10/01/la-cavalerie-judiciaire/#comments Fri, 01 Oct 2010 09:58:03 +0000 Agnès Maillard http://owni.fr/?p=30096

Je rappelle toujours que le prix de la journée en détention, c’est 80 € et que dans les hôpitaux ou ailleurs, c’est dans les 6 ou 800 €. Donc, quand les caisses sont vides, on fait pas de sentiments, on fait de l’utile (…) Je pense que c’est une façon de se débarrasser à bon prix de ce qui est parfaitement improductif et coûteux : la misère est improductive et coûteuse.

Christiane de Beaurepaire, psychiatre, ancienne chef de service psychiatrique de la maison d’arrêt de Fresnes

Une galerie de portraits. Des figures, des visages. Des gueules cassées qui témoignent de la violence intrinsèque d’une société de compétition qui ne sait plus trop que faire de ses perdants, de ses exclus, de sa petite cour des miracles ordinaire.

Une galerie de portraits de ceux que l’on ne voit pas, que l’on n’entend pas, qui ne comptent pas, sauf pour alimenter la politique du chiffre de la France sécuritaire et qui, fatalement, échouent tôt ou tard dans des juridictions spécialement taillées à la mesure de leur insignifiance sociale.

La Justice est la voiture-balai de beaucoup d’échecs.
Jean-Claude Marin, procureur de la République de Paris

C’est donc au cœur de la machine judiciaire à broyer les petites gens que Cyril Denvers a planté sa caméra. Pas n’importe où.  À la P12. La Section 12 du Parquet de Paris. Celle où échoue le flot des flagrants délits. À la 23e chambre, celle qui s’occupe des comparutions immédiates, les CI, la justice en temps réel, celle qui s’occupe de ce que les gens et les médias appellent l’insécurité : les vols simples, les délits routiers, les violences sur personnes, les violences conjugales, les consommateurs de stupéfiants. Le menu fretin, les bons clients de la Police qui fait bien son boulot, les abonnés d’une vie qui ne fait jamais de cadeaux.

Chaque année, ce sont 14 000 personnes qui sont déférées à la P12 pour être jugées dans la journée, dont un tiers sont des récidivistes légaux, c’est-à-dire ceux qui ont déjà été condamnés pour les mêmes faits dans les cinq dernières années, ceux pour lesquels a été taillée sur mesure la fameuse loi du 10 août 2007 instaurant les peines planchers. Les peines planchers ou l’idée que l’on va guérir les récidivistes en tapant chaque fois un peu plus durement sur eux. Alors que, déjà, le régime des comparutions immédiates a la main incroyablement lourde pour les petits larcins, alors que, déjà, cette justice en temps réel ressemble à s’y méprendre à une justice expéditive pour ne pas dire sommaire.

Cyril Denvers filme en plan serré, très serré, le visage de ses récidivistes en transit dans les entrailles bruyantes du Palais de Justice de Paris, comme s’il voulait en extraire chaque particule d’humanité, chaque étincelle de vérité. Il se pose en Depardon moderne, égrenant la litanie des petits délits et des grandes misères dans les auditions entre les prévenus et le procureur, les prévenus et leur avocat commis d’office, forcément, entre les prévenus et la caméra, caméra intime qui refuse de jouer le jeu de la fausse objectivité.

Une justice d’abattage

Des piles de dossiers que personne n’a le temps de lire et que l’on résume au pedigree judiciaire du prévenu. Multirécidiviste. En CI. Pour tout, pour rien. Comme cette mère de quatre enfants, condamnée quatre fois pour défaut de permis de conduire. Elle avait un permis tunisien. Pas reconnu. Pas d’argent pour passer le français. Et surtout pas d’aide pour s’en sortir. Pas le choix, non plus. Elle va prendre deux mois fermes. Et toujours pas de solution. Combien cela coûterait-il d’aider madame D à se payer ce permis de conduire dont elle a besoin pour aller bosser, pour faire ses courses, plutôt que de payer une énorme machine folle à distribuer de l’incarcération?

Monsieur P est déféré pour port d’arme de 6e catégorie. Ça en jette, ça fait peur. En fait, monsieur P est handicapé des deux mains, SDF et porte sur lui un Laguiole pour manger. Il a été ramassé dans le métro où il se protégeait du froid. Avec sa bonne tête de bon client pour la P12. Un mois ferme.

Une justice de classe

Des junkies, des RMIstes, des psychotiques, des zonards, des pauvres. La 23e chambre, c’est le tribunal des pauvres. Et pour les pauvres, le temps de la justice est réduit à sa plus simple expression, celle de la sanction. Et tombent les peines d’incarcération pour tout, pour rien, pour 15 €, un paquet de piles. La justice du voleur de pizza, comme la nommaient ses détracteurs en 2007, marche à présent à plein régime.

Il faut juger l’acte et l’homme et en comparution immédiate, on ne juge que l’acte, pas les circonstances. Il faudrait une justice en temps de justice. Pour juger un homme, il faut avoir le temps de l’écouter, le temps de le comprendre.
Serge Portelli, juge, vice-président au Tribunal de Paris, président de la 12e Chambre correctionnelle

Alors, le 6 octobre 2010, à 22 h 40, prenez le temps, prenez le temps de voir Récidivistes : chroniques de la délinquance ordinaire, sur France 4.

Et peut-être que vous comprendrez.

Surtout, si, pendant que les récidivistes défilent sur votre écran, dans un coin de votre mémoire, vous vous surprenez à penser à la manière dont la même Justice peut prendre son train de sénateur et sa plus grande mansuétude quand il s’agit de juger les délits à la mesure de la fortune des riches et des puissants de notre pays…

* Expression particulièrement descriptive de ce qui se passe à la 23e chambre et dont nous rendons la maternité à Me Alexandra Kerros, jeune avocate commise d’office.

Illustration CC FlickR par Still Burning

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